«En sport aussi, le cerveau sait ce qui est bon pour nous»

SantéSpécialiste en neurosciences à l’Institut des sciences du sport de l’UNIL, Jérôme Barral démystifie le rôle joué par cet organe dans nos performances physiques.

Les deux maîtres d’enseignement et de recherche de l’Institut des sciences du sport de l’UNIL, Jérôme Barral et Nicolas Place, dans leur labo avec un appareil pour la stimulation cérébrale.

Les deux maîtres d’enseignement et de recherche de l’Institut des sciences du sport de l’UNIL, Jérôme Barral et Nicolas Place, dans leur labo avec un appareil pour la stimulation cérébrale. Image: Christian Brun

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Le coronavirus aura eu raison de l’édition 2020 de la Semaine du cerveau 2020, qui devait se tenir notamment au CHUV et à l’Université de Lausanne, du 16 au 20 mars. Mais pas question pour les chercheurs de l’Institut des sciences du sport de l’UNIL de mettre leur travail en stand-by, tant le terrain d’exploration est vaste, les inconnues multiples.

L’événement aurait été l’occasion de partager avec le grand public certaines des incroyables capacités de notre cerveau, comme ça avait été le cas en automne dernier lors d’un cycle de conférences en rapport avec les Jeux olympiques de la jeunesse. Il y était question des liens entre les performances cérébrales et les performances physiques. Avec des angles divers, aussi bien scientifiques qu’éthiques: les placébos sont-ils assimilables à du dopage? L’imagerie mentale nous aide-t-elle à nous surpasser?

Autant de questions qui passionnent Jérôme Barral, spécialiste en neurosciences et maître d’enseignement et de recherche de l’Institut des sciences du sport de l’UNIL, qui nous emmène faire un tour à l’intérieur de notre tête.

Qu’est-ce qui vous a amené à étudier le cerveau en rapport avec les performances physiques?

J’ai étudié les sciences du sport à Grenoble et j’avais toujours ce constat, certes un peu naïf, qui revenait dans mon esprit: vous prenez deux personnes avec un même gabarit et une même morphologie, et pourtant, un sera champion et pas l’autre. J’essaie donc de savoir pourquoi!

Quels mécanismes du cerveau utilise-t-on principalement lors de nos activités physiques?

Il y a des mécanismes motivationnels, émotionnels, moteurs, sensoriels. Ils sont donc très nombreux contrairement à ce que l’on peut imaginer quand on fait un bête footing par exemple. Le cortex à l’arrière de la tête reçoit les informations de tous types: visuelles, le toucher, la proprioception. La proprioception regroupe toutes les sensations du corps, toutes les informations que le corps génère. On l’appelle aussi le sixième sens. Quand vous avez les yeux fermés, vous n’êtes pas perdu, vous savez où vous êtes, et si je vous demande de vous lever, vous êtes capable de le faire. En sport aussi, le cerveau est hyperefficace. Il sait ce qui est bon pour nous.

Les émotions jouent donc aussi un rôle important?

Et comment! Les émotions viennent plutôt de la partie frontale. Sans motivation, on a beau avoir un supersystème moteur, ça ne marchera pas. Il faut donc se trouver des activités qui procurent des émotions, si possible positives. Quand on parle de sportifs d’élite, ça passe au second plan, mais pour la majorité des gens, il faut viser le plaisir. L’athlète va plutôt travailler dans la souffrance et le plaisir viendra du fait d’avoir réalisé un projet sur la durée. Mais on est de plus en plus à vouloir fonctionner comme ça aussi pour des petites courses populaires et accepter d’avoir un peu mal.

Avec le risque de se blesser?

Il y a un dialogue plus ou moins important entre les différentes régions du cerveau pour moduler certains efforts avant qu’ils n’endommagent la machine. On possède donc un mécanisme de régulation de l’effort qui nous amène à l’arrêt. À l’opposé, on a la région préfrontale qui implique la motivation, et donc il y a «match» entre les deux. Comprendre l’interaction entre ces deux mécanismes, c’est ça le challenge.

Dans certains cas, le cerveau est capable d’ignorer la douleur, non?

Exactement. On observe cela avec des pompiers, des membres des forces de l’ordre, mais tout un chacun pourrait aussi l’expérimenter dans des conditions exceptionnelles d’urgence. Comme des incidents critiques. Dans ces cas très précis, on est capable de faire des choses qu’on serait totalement incapable de reproduire dans d’autres circonstances. Comme réussir à soulever un poids énorme, ou réaliser 30 minutes plus tard qu’on a quelque chose de planté dans la jambe et qu’on n’avait absolument pas senti. Le cerveau est capable d’atteindre des états qui sont bien au-delà de ses états quotidiens. Et c’est ce que le sportif d’élite recherche, entre autres.

Peut-on entraîner notre cerveau à pousser notre corps à se surpasser? C’est donc ça le brain training?

Le brain training, c’est comment on peut optimiser sa manière d’utiliser la perception, la prise de décision puis la programmation. C’est un modèle qui se construit à force de répéter le même geste. On finira pas l’affiner en se basant sur les conséquences sensorielles attendues. Pour réaliser une action, on commence par se la représenter. Cette simulation permet de récolter des attentes sensorielles qui devraient jalonner cette action. Et c’est en fonction de ça qu’on va construire son geste. La pratique sert aussi à nous connaître nous-même et notre morphologie, notre acuité visuelle. Il n’y a que ça pour emmagasiner de l’expérience et permettre à notre cerveau d’affiner ses modèles, de traiter de manière abondante l’arrivée d’informations sensorielles.

Des informations sensorielles qu’on pourrait manipuler?

Il y a effectivement des études dans ce sens, qui utilisent l’odorat. Certains entraîneurs testent déjà cette méthode, qui peut être assimilée à un placébo. L’idée est qu’à chaque fois qu’un athlète a de bonnes sensations à l’entraînement, on lui fait humer une petite fiole. C’est de l’association sensoriello-motrice. Ensuite, le jour de la compétition, on lui fait de nouveau respirer cette odeur très précise en faisant le pari que ça va réactiver tout le système. C’est assez fou!

Créé: 08.03.2020, 08h41

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