Le sommeil, victime oubliée de notre société

Deux spécialistes du CHUV publient un brillant ouvrage sur le dodo. L’occasion de se replonger sous la couette, alors qu’un quart de la population suisse souffre de troubles du sommeil.

Les Romands dorment un peu moins de sept heures par nuit en moyenne, soit 1,5 heure de moins qu’il y a cent ans.

Les Romands dorment un peu moins de sept heures par nuit en moyenne, soit 1,5 heure de moins qu’il y a cent ans. Image: GETTY

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C’est une étude scientifique passionnante. Afin de comprendre comment dormaient les hommes avant l’ère moderne, des chercheurs du Cente for Sleep Research, de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) sont partis à la rencontre de trois tribus restées en marge du progrès: les Hadzas, qui habitent au nord de la Tanzanie, les kalahari San (Namibie) et les Tsimane (Bolivie). Chaque matin, après avoir monitoré précisément leurs dodos, les scientifiques ont interrogé les participants sur la qualité de leur sommeil.

Pas de mot pour l’insomnie

Les résultats, publiés en octobre 2015 dans la revue Current Biology, livrent une anecdote étonnante: aucune de ces trois tribus ne possède de mot pour désigner l’insomnie! Après leur avoir expliqué le concept, les chercheurs ont découvert que seulement 1,5% à 2,5% des personnes avaient ce problème. Un chiffre insignifiant, au regard de la situation qui sévit sous nos latitudes. Selon l’Enquête suisse sur la santé, publiée par l’Office fédéral de la statistique en mai 2015, un quart de la population souffre de troubles du sommeil et huit personnes sur cent consomment des médicaments pour rejoindre plus facilement les bras de Morphée.

Mais pourquoi dormons-nous si mal aujourd’hui? «Notre société hyperproductiviste nous pousse à toujours rester en éveil, explique Raphaël Heinzer, codirecteur du Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil (CIRS) au CHUV et coauteur de «Je rêve de dormir» (voir encadré). Le sommeil est perçu comme une perte de temps.» De fait, alors que le bon sens nous recommanderait de nous reposer, nous repoussons toujours davantage l’heure du coucher pris dans le tumulte des distractions modernes.

Selon l’étude HypnoLaus menée à Lausanne, les Romands dorment ainsi un peu moins de sept heures par nuit en moyenne, soit 1,5 heure de moins qu’il y a cent ans. Résultat: «La majorité des gens possède une dette de sommeil et vit avec la sensation de courir en permanence après le repos pour essayer de le rattraper. Mais ils n’y arrivent pas car nous vivons dans une culture qui valorise le fait de faire des choses, raconte Raphaël Heinzer. Même en vacances, nous nous levons pour aller visiter des musées, des temples ou des monuments, au lieu de nous reposer.»

A tort, car le sommeil joue un rôle fondamental pour notre santé. De nombreuses recherches ont en effet montré que le manque de repos était associé à une augmentation de la mortalité, de l’incidence de l’hypertension, du diabète, de l’obésité, ainsi que des maladies cardiovasculaires… Mais si la durée du sommeil est importante, elle n’explique pas pourquoi tant de gens souffrent d’insomnie. En dehors des pathologies bien identifiées, comme les apnées du sommeil, le syndrome des jambes sans repos ou les bronchites chroniques, une des raisons est à trouver, une fois encore, dans notre mode de vie. «Nous vivons dans une société qui voue un véritable culte à la performance, explique José Haba-Rubio, Médecin associé au Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil au CHUV. Le sommeil s’inscrit dans ce challenge permanent: il faut l’optimiser afin d’être le plus performant possible. Le problème, c’est que plus on veut contrôler son sommeil, moins on y arrive.»

La peur de l’insomnie

En d’autres termes, une personne qui doit se lever tôt pour un rendez-vous professionnel, par exemple, va se mettre la pression pour bien dormir. Loin d’être bénéfique, ce stress va, au contraire, la maintenir éveillée. Au fur et à mesure que les heures nocturnes filent, la peur croît: «Mon Dieu, je ne serai pas en forme demain!» «Au départ, cette pression est ponctuelle, souligne José Haba-Rubio. Mais, très rapidement, elle peut devenir chronique. Les gens commencent alors à avoir peur de se mettre au lit et de ne pas s’endormir. C’est un cercle vicieux où le sommeil devient une obsession.» Pour s’en sortir, les somnifères ne sont pas la solution ou alors à court terme. «Nous privilégions des thérapies cognito-comportementales, afin de réapprendre à nos patients comment s’endormir, précise Raphaël Heinzer. Il faut enlever l’émotion liée à l’insomnie, démystifier le sommeil.» Dans les tribus préindustrielles, les individus vont se coucher lorsqu’ils sont fatigués. S’ils ne le sont pas ou n’y arrivent pas, ils prolongent leur activité. Sans stress. La clef pour dormir sur ses deux oreilles est peut-être là.

(TDG)

Créé: 26.11.2016, 10h50

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Vous pensiez tout savoir sur le sommeil? Le livre «Je rêve de dormir», publié en novembre aux Editions Favre va vous faire changer d’avis. Ecrit par les docteurs Raphaël Heinzer et José Haba-Rubio, deux spécialistes du sommeil, cet ouvrage drôle et précis dévoile les mystères de l’oreiller avec brio. «Nous ne voulions pas écrire un énième livre qui donne les bons conseils pour dormir, explique Raphaël Heinzer. Mais plutôt raconter les dernières connaissances sur le sujet.» Une réussite. BE.B.

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