Révolution dans la «chirurgie de l’ADN»

Une nouvelle méthode promet des avancées majeures en thérapie génique. Mais son utilisation potentielle sur des embryons humains inquiète la communauté scientifique

La modification génétique des embryons humains est interdite en Suisse.

La modification génétique des embryons humains est interdite en Suisse. Image: Corbis

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Cette innovation est révolutionnaire. Pour moi, elle mérite un Prix Nobel», confie Ignacio Anegon, directeur du Centre de recherche en transplantation et immunologie, à Nantes. L’innovation en question? Une technologie qui permet, en théorie, de modifier «sur mesure» le génome de n’importe quel organisme, des plantes à l’homme, en passant par tous les animaux. Son potentiel semble aussi grand que son nom est imprononçable: CRISPR-Cas9.

Ignacio Anegon n’est pas le seul à s’enthousiasmer. En avril 2014, la revue Nature a consacré sa une à CRISPR, titrant «Révolution dans la modification des gènes». Et Stem Cell Assays l’a couronnée «méthode de l’année 2014». «C’est un système fantastique qui va prendre beaucoup d’importance dans les années à venir», renchérit Christine Pourcel, de l’Institut de biologie intégrative de la cellule, à l’Université Paris-Sud. Pourquoi un tel engouement? «CRISPR est un peu comme le correcteur d’un journal relisant un article, explique Denis Duboule, généticien à l’UNIGE et à l’EPFL. Il permet d’éditer l’ADN à volonté, c’est-à-dire d’enlever un mot ou de le remplacer par un autre, sans toucher au reste de la phrase. C’est très prometteur. On pourrait ainsi «soigner» un gène malade (voir infographie)

Une équipe du Massachusetts Institute of Technology a concrétisé ce potentiel thérapeutique. Les biologistes ont utilisé CRISPR pour traiter des souris adultes atteintes d’une maladie génétique du foie. Leurs résultats, publiés dans la revue Nature Biotechnology en mars 2014, montrent qu’il a été possible de remplacer un gène déficient par son homologue normal dans 0,5% des cellules hépatiques. Les cellules devenues saines ont ensuite proliféré, jusqu’à représenter un tiers des hépatocytes trente jours plus tard. Une proportion suffisante pour que les rongeurs survivent malgré l’arrêt de leur traitement. Quelques mois plus tard, en mai, des chercheurs italiens sont parvenus, par la même méthode, à corriger des cellules humaines, rapporte Nature.

Espoir pour la thérapie génique

«La thérapie génique classique, telle qu’elle est pratiquée chez l’homme, consiste à ajouter une copie fonctionnelle du gène déficient dans le génome. Mais cette approche souffre d’un défaut: on ne contrôle pas où le gène médicament s’incorpore dans l’ADN. Certains bébés-bulles traités par thérapie génique ont ainsi été guéris de leur maladie mais ont développé par la suite des leucémies, parce que le gène de substitution s’est inséré dans une région sensible de leur ADN, raconte Denis Duboule. CRISPR apporte une solution séduisante à ce problème, puisqu’il ne s’agit plus d’ajouter du matériel génétique mais de réparer le gène défectueux.» Ce potentiel intéresse autant la médecine que la recherche fondamentale et l’industrie. «Nous l’utilisons beaucoup afin de fabriquer des animaux génétiquement modifiés, détaille Ignacio Anegon. Enlever spécifiquement un gène ou le modifier nous permet de mieux comprendre sa fonction.»

La crainte du bébé sur mesure

S’il suscite l’enthousiasme, CRISPR inquiète aussi. En mars 2015, des chercheurs ont publié des mises en garde dans Nature et Science: cette technologie doit, selon eux, n’être utilisée chez l’homme que pour des thérapies génétiques classiques, c’est-à-dire ne touchant que les cellules défaillantes d’un individu, et non sur des embryons, ce qui aurait pour conséquence de transmettre les modifications à la descendance. Malgré cet avertissement, des chercheurs chinois ont testé l’efficacité de CRISPR pour corriger un gène dans des embryons humains non viables.

L’expérience, relatée le 18 avril dans Protein & Cell, a été plutôt un échec. «C’est juste une question d’optimisation. Cela marche chez tous les animaux, il n’y a pas de raison que cela soit différent chez l’embryon humain, estime Ignacio Anegon. C’est pourquoi les milieux scientifiques, autant que la population, doivent s’inquiéter dès aujourd’hui d’éventuelles dérives et établir des limites. Sans contrôle, cette technologie peut nous conduire dans une direction dangereuse.»

Un avis que modère Denis Duboule: «Avant de transposer cette méthode en médecine, il nous faut être sûrs qu’elle marche à 100% au laboratoire. Mais si tel était le cas un jour, je ne vois pas pourquoi nous devrions nous l’interdire. Prenez une femme qui a un cancer du sein lié au gène BRCA1 – un cancer terrible. Si nous pouvons réparer l’ADN de ses embryons et éviter à ses enfants pareille misère, pourquoi ne pas le faire?» Les opposants estiment qu’une telle pratique constitue une porte d’entrée vers la fabrication «d’enfants parfaits», forcément blonds, aux yeux bleus, grands et intelligents. «Le fantasme du bébé sur mesure repose sur l’idée qu’un gène confère un caractère. Mais ce n’est pas le cas. L’immense majorité des traits sont multigéniques, c’est-à-dire contrôlés par une myriade de gènes, dont beaucoup demeurent inconnus, répond Denis Duboule. Le bébé sur mesure n’est donc pas d’actualité, même si on ne peut exclure qu’il le devienne un jour.»

Créé: 05.06.2015, 19h08

L’histoire du système CRISPR-Cas9

«En 1987, une équipe japonaise a identifié une séquence d’ADN atypique dans le génome de la bactérie Escherichia coli, raconte Christine Pourcel, de l’Université Paris-Sud. A l’époque, les chercheurs nippons ne savaient pas à quoi elle servait et leur découverte est passée inaperçue.» Pour preuve, ce n’est qu’en 2002 qu’on affuble ces morceaux d’ADN du nom barbare de CRISPR, acronyme signifiant courtes répétitions en palindrome regroupées et régulièrement espacées. Puis, en 2005, des scientifiques observent qu’entre ces séquences répétées se cache un petit bout d’ADN viral. Que fait-il là? «Nous avons alors compris que CRISPR est un système de défense des bactéries et des archées, explique Christine Pourcel, qui a participé à cette découverte. Lorsqu’un virus attaque une bactérie, cette dernière prélève un petit morceau de son patrimoine génétique, qu’elle place au cœur d’une séquence CRISPR. Si le même virus l’envahit à nouveau, la bactérie va le reconnaître grâce à l’ADN conservé. Le système CRISPR se fixe alors sur le virus et recrute une enzyme, Cas9, qui coupe le génome viral.» En détournant ce système, les biologistes sont parvenus à enlever des gènes dans de nombreux organismes, mais aussi à les stimuler ou à les remplacer. «Il existe d’autres méthodes qui permettent d’obtenir des résultats similaires, note Ignacio Anegon. Mais elles sont complexes et chères. CRISPR, au contraire, est rapide, simple d’emploi et bon marché. Avec elle, l’ingénierie génétique devient, pour ainsi dire, accessible à tous les laboratoires.» BE.B.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Mort de Moubarak
Plus...