Réponses sociales sur le front des drogues dures

Quai 9L’association Première ligne s’inquiète des statuts toujours plus précaires des consommateurs.

Le vert pomme était jadis orange. Ces couleurs vives doivent évoquer quelque chose de chaleureux, souligne-t-on au sein de l’association Première ligne.

Le vert pomme était jadis orange. Ces couleurs vives doivent évoquer quelque chose de chaleureux, souligne-t-on au sein de l’association Première ligne. Image: Olivier Vogelsang

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Helena, 45 ans, est une consommatrice de cocaïne. Elle vient plusieurs fois par jour, dans des périodes où elle ne va pas bien, explique-t-elle. Au Quai 9, cet espace d’accueil et de consommation de drogues derrière la gare, géré par l’association Première ligne, on la connaît depuis quinze ans. Ses injections répétées dans l’aine engendrent des risques de rupture de l’artère fémorale.

Jean-Luc, 30 ans. Lui aussi vit dans la précarité et il veut en finir. Il demande à cette fin une seringue stérile. «Doit-on la donner? A-t-on le droit de dire non?» s’interroge Emmanuel Ducret, responsable opérationnel de Première ligne. Sans répondre.

«Valeurs interpellées»

Ces deux exemples – seuls les noms sont fictifs – sont tirés d’une conférence présentée par l’association au dernier Forum Addictions, qui s’est tenue début décembre à la Haute École de travail social de Genève. Ils se veulent révélateurs des risques pris par les consommateurs de drogue et ceux qui les accompagnent. Mais également des défis auxquels le milieu est confronté. «On est souvent interpellé sur nos valeurs judéo-chrétiennes, du bien et du mal, indique Emmanuel Ducret. Bousculé dans notre rapport au corps.»

«Quai 9 est au départ un programme d’accompagnement sanitaire, mais il se doit d’apporter également des réponses sociales, complémentaires au travail sanitaire», indique Martine Baudin, directrice de l’association, rencontrée quelques jours plus tard dans son bureau, au 1er étage du cube vert pomme emblématique de la rue de la Pépinière.

Orange, puis vert pomme

Avant qu’il soit vert pomme, il était orange. «Ces couleurs n’ont pas été choisies par hasard. On voulait quelque chose de chaleureux, éviter le blanc pour sortir des représentations médicales», souligne Martine Baudin. Au Quai 9, on ne parle d’ailleurs pas de «junkies» ou de «drogués», mais de «consommateurs» ou de «personnes usagères de drogue», des mots moins connotés et qui seraient surtout plus représentatifs de la population rencontrée sur place et des modes de consommation, hétérogènes.

En 2001, quand Quai 9 a vu le jour, l’association faisait partie du Groupe sida Genève. Elle entendait permettre aux usagers de ne plus consommer sur la voie publique et offrir des conditions sanitaires acceptables pour éviter les transmissions du VIH. Jouer un rôle clé dans la stratégie des quatre piliers (prévention, thérapie, réduction des risques et répression) qui s’était dessinée dix ans plus tôt au niveau fédéral pour lutter contre les effets néfastes des drogues.

Une douzaine d’autres centres similaires ont émergé dans son sillage en Suisse - tous sur sol alémanique. Au début des années 90, en Suisse, la transmission du VIH chez les usagers de drogues s’élevait à plus de 60%, un chiffre qui ne dépasse pas les 5% désormais.

Mais les défis ont évolué. Les profils des personnes utilisant le Quai 9 se sont modifiés; aujourd’hui, un nombre important vit dans des situations sociales déjà très précarisées. Face aux défis sociaux engendrés, l’association a lancé en 2010 un travail d’«accompagnement individualisé» et des mesures visant la réaffiliation de ce public dans de meilleurs contextes de vie, hors de la consommation active de produits psychotropes.

«Certaines personnes nous disent qu’elles dorment dans la rue depuis des années et qu’elles consomment pour éviter l’ennui ou trouver la force de vivre, confie Martine Baudin. Peut-on rester les bras croisés?»

Un lieu de référence et un réseau

L’association a étoffé son travail de réseau et de partenariat, avec des institutions comme l’Armée du Salut, l’Hospice général, le Bateau Genève ou encore l’accueil de la Roseraie. Elle est soutenue par le Département cantonal de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, qui la finance. Le travail social et d’insertion des personnes usagères de drogue en phase active de consommation commence à être reconnu.

Le Quai 9 est ouvert sept jours sur sept, treize personnes y travaillent. «Il faudrait au moins deux professionnels de plus pour le travail d’insertion», estime Martine Baudin. «Parfois, des gens viennent consommer deux fois par jour mais restent huit heures au centre, note-t-elle. Le Quai 9 est un lieu de référence, même d’appartenance pour ce public.» En 2016, une moyenne de 148 visites en salle de consommations a été enregistrée, un chiffre record. L’héroïne est la drogue la plus consommée, devant le Dormicum (souvent mélangé à l’héroïne) et la cocaïne. La plupart des produits sont injectés, l’écrasante majorité des visiteurs sont des hommes.

Accéder à un logement durable

L’association a toujours milité pour l’accès universel aux prestations de réduction des risques pour toute personne, quels que soient son statut et sa provenance, faisant usage de produits psychotropes – ce qui a fait grincer des dents au Conseil d’État. Première ligne attend également des politiques qu’ils tiennent davantage compte des prestations sociales, notamment de la question du logement pour les plus démunis. «L’un des plus grands défis, pour les personnes usagères de drogue et d’autres publics fragilisés, est l’accès à du logement durable», conclut Martine Baudin. (TDG)

Créé: 19.01.2018, 17h29

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