Des radiologues en voie d’extinction… ou d’extension?

SantéSelon le Pr Pierre-Alexandre Poletti, des HUG, sa profession va «presque trop bien».

«Un médecin va changer son diagnostic de présomption dans 50% des cas ou même plus en fonction des images», informe le Pr Poletti

«Un médecin va changer son diagnostic de présomption dans 50% des cas ou même plus en fonction des images», informe le Pr Poletti Image: Getty Images

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Honni soit qui parle encore de «radio». Le terme plus précis aux yeux des professionnels est «l’imagerie médicale», qui comporte une multitude d’examens. Il y a ceux qui peuvent s’effectuer à l’aide de rayons X (radiologie standard, scanner) et ceux sans rayonnement ionisant, comme l’imagerie par rayonnement magnétique (IRM) ou les échographies. En 2016 – était-ce seulement de la provocation? – un des pionniers de l’intelligence artificielle, Geoffrey Hinton, affirmait que l’on devrait arrêter de former des radiologues, car en l’espace de cinq ans, la technologie permettrait de les remplacer. Le mathématicien Xavier Comtesse ne donne pas plus cher de leur peau. Une étude de la prestigieuse revue «Nature», parue le 1er janvier, vient enfoncer le clou: selon elle, un système d’intelligence artificielle de Google dépiste le cancer du sein avec plus de précision que les médecins. Et pourtant, le Pr Pierre-Alexandre Poletti, médecin-chef du Service de radiologie des HUG, où certains outils sont en train d’être testés, ignore ces menaces et tient un discours rassurant pour ses pairs. Entretien.

Pr Poletti, à quoi vous servent les outils d’intelligence artificielle (IA) actuellement?

De plus en plus, on est confronté à des milliers d’informations qu’il faut analyser. On n’est plus dans le paradigme «c’est cassé ou pas cassé». Les nouveaux outils produisent des milliers d’images, jusqu’à 2000 par patient, qu’il faut interpréter. Par exemple, si on fait une IRM cardiaque, on va avoir des flux sanguins qui sortent d’une valve cardiaque, et on doit en estimer le débit. On doit en tirer des informations qu’on serait incapable d’analyser autrement qu’en utilisant des outils d’intelligence artificielle, qui ont la capacité d’analyser un grand nombre d’images et d’en tirer une information qui n’est pas directement visible à l’œil nu.

De quoi se passer des radiologues?

Au contraire, la profession va presque trop bien du point de vue des emplois, c’en est presque un problème! La radiologie a pris ces dernières années une ampleur énorme. Selon un sondage américain parmi des médecins internistes, l’imagerie est considérée comme un des domaines d’évolution les plus importants de ces dernières années en médecine. La radiologie joue un rôle majeur, à l’hôpital elle est au centre de toute l’activité; si la radiologie ne fonctionne plus, c’est presque tout l’hôpital qui s’arrête. Un médecin va changer son diagnostic de présomption dans 50% des cas ou même plus en fonction des images. C’est une profession extrêmement à la mode dans le domaine médical maintenant. En France, c’est une des premières branches que les médecins internes qui ont le mieux réussi les épreuves classantes nationales choisissent.

Quelle est la rançon de ce succès?

Le premier défi, c’est la gestion de cette crise de croissance. On a engagé beaucoup de radiologues. En 2001, on a mis un scanner aux Urgences, on n’arrivait pas à le remplir et ça nous paraissait un luxe. Aujourd’hui, il est saturé, alors un deuxième scanner va y être installé. Aux Urgences, il y a eu une augmentation de près de 500% du nombre de cas entre 2002 et 2018. Le deuxième enjeu, c’est la radioprotection. On utilise beaucoup le scanner tous azimuts, or on n’a pas tellement de notions de la portée réelle de l’effet néfaste des radiations à doses médicales sur la population, on doit faire attention à ne pas surutiliser des imageries irradiantes.

La charge de travail augmente donc…

Oui, le nombre de scanners augmente et le celui d’images par scanner aussi: en 1999, il était d’environ 80; en 2010, il y en a près de 700 selon une étude de la Mayo Clinic! Cela a multiplié par près de 800% le nombre d’images par examen. Donc le radiologue des Urgences doit gérer 35 patients – contre 10 à 15 jadis – et en plus chaque examen pour un patient comporte plus d’images. L’autre enjeu de cette surcharge, c’est le risque de dépression et de burn-out, c’est une des professions les plus exposées.

Alors Geoffrey Hinton raconte n’importe quoi quand il dit qu’il faut arrêter de former des radiologues?

Attention car derrière des déclarations de ce genre-là, il y a possiblement des intérêts cachés. Il travaille pour une entreprise qui développe des outils d’intelligence artificielle, je vous laisse en tirer vos conclusions… Rappelons que ce sont les salaires qui représentent la plus grande part des dépenses d’un service, car les machines, même très coûteuses, sont très vite amorties. Donc à mon sens, venant de la part de quelqu’un d’aussi intelligent que Geoffrey Hinton, il y a peut-être des raisons commerciales.

Les outils vous aident plus qu’ils ne vous menacent en résumé.

En réalité, depuis des années on n’arrête pas d’engager des radiologues et d’être soumis à cette surcharge d’information. Par conséquent, ces outils d’IA, on les voit venir avec beaucoup de bonheur, c’est une aide quand on croule sous le travail. On n’arrive plus en Suisse à former nos radiologues, plus de 50% d’entre eux viennent de l’étranger, essentiellement de l’Union européenne.

Votre profession représente-t-elle une cible de choix étant donné son coût?

Pas à l’hôpital, car on est salarié comme tous les autres médecins. Dans le privé en revanche, la radiologie est extrêmement bien rémunérée, et cela fait monter les enchères. On a un exode de radiologues dès qu’ils sont formés dans une branche spécialisée, car l’hôpital est à la pointe. Nous formons des gens extrêmement compétents, qui se voient ensuite offrir un salaire beaucoup plus élevé dans le privé, avec moins de gardes et d’activités académiques. L’an passé, 16 médecins cadres sont partis, d’habitude c’est 8 ou 9 par année.

La nouvelle limite imposée à l’acquisition d’appareils médicaux lourds y a-t-elle contribué?

Cette clause du besoin, adoptée en automne, est un événement exceptionnel. On l’a tellement annoncée que beaucoup de centres en ville se sont mis à acheter des appareillages en prévision, car ils se sont dit qu’après ils ne pourraient plus. Du coup, cela a créé un appel d’air de radiologues bien formés.

Créé: 01.02.2020, 14h33

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