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Le psy qui sonde l’âme des criminels

L’expert qui analyse la psychologie des auteurs d’un crime explique les rouages de son métier.

«Nous avons choisi un métier à responsabilité, comme tout médecin. On peut exiger de nous de tout faire pour réduire le risque, mais on ne peut pas nous demander d’être infaillibles», relève Gérard Niveau.
«Nous avons choisi un métier à responsabilité, comme tout médecin. On peut exiger de nous de tout faire pour réduire le risque, mais on ne peut pas nous demander d’être infaillibles», relève Gérard Niveau.
LUCIEN FORTUNATI

Il est psychiatre mais les patients qu’il reçoit «n’ont pas choisi» de venir le voir et «ne sont pas là pour être soignés». Gérard Niveau plante le décor: responsable des expertises psychiatriques au sein du Centre universitaire romand de médecine légale, le Français de 59 ans, arrivé à Genève il y a trente ans, décrit son métier: difficile, méconnu et souvent critiqué.

Qu’est-ce qu’une expertise pénale?

Il s’agit d’un diagnostic rétrospectif qui vise à déterminer l’état mental d’un individu lorsqu’il a commis un délit, des mois auparavant. Pour y parvenir, l’expert se base sur le dossier pénal, la rencontre avec la personne – 3 à 4 fois en moyenne – et, avec son autorisation écrite, sur ses dossiers médicaux, sociaux, éducatifs. Une brassée d’informations qu’il faut synthétiser pour élaborer un diagnostic. Le laps de temps écoulé depuis le crime ou le délit pose-t-il problème? L’état psychique d’un individu qui souffre d’une psychose dissociative ou d’un trouble bipolaire peut ne pas changer. Mais une personne pouvait être dépressive et ne plus l’être, ou inversement. Parfois, l’état actuel nous informe du diagnostic passé; parfois, il nous en éloigne. Il faut analyser des informations parfois irréconciliables. Le doute est inhérent à notre métier.

Les criminels vous sont-ils hostiles?

Parfois, quand ils craignent une mesure d’internement. Mais d’expérience, s’ils ont commis un crime grave, ils voient dans l’expertise l’opportunité de s’expliquer.

Ont-ils des remords?

Il y a le vrai remords et l’autre… Les délinquants regrettent d’avoir fait quelque chose qui leur cause beaucoup de souci et nuit à leur entourage. Ils ont parfois honte. Mais l’empathie pour la victime, elle, n’est pas systématique. Ils expriment plutôt du regret, sans toujours prendre conscience de leurs actes.

Dans l’affaire Marie, vous supervisiez l’expertise qui concluait au faible risque de récidive du meurtrier. Que dire de ces erreurs d’appréciation?

Le risque d’erreur existe toujours. Dans ce cas, l’appréciation de l’expert avait été biaisée car certains éléments lui étaient inconnus. De plus, l’expertisé avait été libéré et a rencontré l’expert à sa consultation. Un effort constant est réalisé pour réduire la marge d’erreur (lire ci-contre).

Pour le meurtrier d’Adeline, le risque était jugé «modéré», ce qui sonne comme «peu important».

Non, un risque modéré est un risque moyen par rapport à la population ayant déjà commis un crime. Il est de l’ordre de 50%. C’est très élevé par rapport à la population générale, à laquelle on attribue un risque de 1 à 2%. C’est pour cela que l’expert avait préconisé le maintien en détention. Les études montrent que les experts ont tendance à surévaluer la dangerosité, pour éviter de se tromper dans le mauvais sens.

C’est une responsabilité très lourde.

Nous avons choisi un métier à responsabilité, comme tout médecin. On peut exiger de nous de tout faire pour réduire le risque, mais on ne peut pas nous demander d’être infaillibles. Les études montrent qu’il est impossible de descendre en dessous de 10 à 15% de risque d’erreur. C’est sans doute la part d’irrationnel dans l’humain. Dans l’affaire Adeline, ce risque modéré avait été estimé quatre ans avant les faits. L’expert principal pouvait-il prévoir un risque majeur quatre ans plus tard? Plus le temps passe, plus le pronostic est fragilisé par le chaos des événements qui s’enchevêtrent et influencent les comportements.

La justice malmène-t-elle les experts?

Dans la majorité des cas, nos avis sont acceptés et suivis par les tribunaux. Mais sur certains points, la loi crée des ambivalences dans les rôles respectifs de l’expert et du juge. C’est le cas pour l’internement, qui n’est pas une mesure de traitement mais de sûreté. Pourtant, l’avis du psychiatre est sollicité. Cela peut engendrer des irritations et des conflits de prérogative.

Comme médecin, que pensez-vous de l’internement à vie?

On peut avoir une lueur d’espoir pour un auteur, mais la vraie question est la vie de la victime. Je ne me torture pas l’esprit: l’internement à vie peut être décidé très rarement, en cas de crimes d’une extrême cruauté. En vérité, la personnalité humaine change très peu, lentement et difficilement. Certaines personnes seront dangereuses toute leur vie. Qu’elles restent en prison ne m’empêche pas de dormir. Le danger serait que l’internement à vie se banalise. Ce n’est pas le cas pour le moment.

Votre métier vous plaît-il toujours?

Oui, je ressens toujours une émotion, mélange d’inquiétude et de curiosité. Après vingt ans comme thérapeute, je me situe désormais à l’interface de la médecine et de la justice. Mais je m’interdis d’avoir une opinion jugeante. Je reste un médecin.

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