Les marins corrompus, cauchemar du géant genevois MSC

CocaïneLe numéro deux mondial du secteur a vu plusieurs de ses navires utilisés pour convoyer de la cocaïne. De sombres complots se sont noués à bord.

Le MSC <i>Gayane</i> immobilisé dans le port de Philadelphie après la saisie de 19 tonnes de cocaïne à bord.

Le MSC Gayane immobilisé dans le port de Philadelphie après la saisie de 19 tonnes de cocaïne à bord. Image: DR

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En arrivant au port de Philadelphie, le 17 juin dernier, le commandant Darko Roganovic ne se doutait pas que son cargo géant de 314 mètres de long allait entrer dans l’histoire – pour de mauvaises raisons. Quelques heures plus tard, les douanes américaines montaient à bord du MSC Gayane et réalisaient leur plus grosse prise en deux siècles d’existence: 19,76 tonnes de cocaïne, valant environ 1,3 milliard de dollars.


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Les paquets étaient dissimulés dans de grossiers sacs de toile multicolore, eux-mêmes répartis dans sept conteneurs censés contenir du vin, du carton, des noix, du carbone et des déchets électroniques. Selon un cadre de l’agence antidrogue américaine DEA, la cocaïne était destinée à l’Europe et devait être distribuée entre différents pays après l’arrivée du navire à Rotterdam.

Les douanes américaines exhibent la drogue saisie sur le MSC Gayane (Getty).

L’affaire démontre la vulnérabilité du transport maritime au narcotrafic. Elle embarrasse aussi la compagnie genevoise MSC, numéro deux mondial du secteur, dont plusieurs navires ont été impliqués dans des transports de cocaïne ces dernières années.

Cagoules et «narco phones»

Il a fallu un complot élaboré pour amener près de 20 tonnes de drogue à bord du Gayane. La justice américaine a arrêté et inculpé six des 24 membres d’équipage. Parmi eux, le second et le deuxième lieutenant, deux des officiers les plus importants à bord.

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Le commandant Roganovic et son adjoint ont pu quitter les Etats-Unis sans être inquiétés, sans doute parce qu’ils n’étaient au courant de rien. La cocaïne a été amenée de nuit, au large du Pérou, par des groupes de 6 à 8 bateaux rapides. Des membres d’équipage, le visage camouflé par des cagoules, communiquaient grâce à des téléphones dédiés surnommés «narco phones». Ils ont monté la marchandise à bord en utilisant des grues du navire. Les containers ont été ouverts, leurs sceaux de protection brisés, puis remplacés par de faux scellés, signature classique de la méthode dite «rip-off». L’un des marins impliqués dit avoir été payé 50 000 dollars pour sa participation.

Le Gayane dans le port de Philadelphie.

Fait rare, la justice américaine juge l’affaire si grave qu’elle menace de saisir le MSC Gayane. Le navire n’a pu repartir qu’après le paiement par MSC d’une caution de 50 millions de dollars, dont 10 millions en cash.

Document américain ordonnant la saisie du MSC Gayane.

À Genève, MSC réagit en précisant qu’elle n’est pas visée par l’enquête et qu’elle collabore avec la justice. La compagnie indique qu’elle a «une longue histoire de coopération» avec les autorités américaines pour combattre le trafic de drogue. L’équipage du «Gayane» disposait de visas américains et avait subi des contrôles administratifs à cet effet, ajoute-t-elle encore. Les marins utilisés par MSC sont sensibilisés au risque de narcotrafic et doivent avertir leur employeur immédiatement s’ils sont approchés.

«On est conscient du risque pour les marins, ajoute un proche de la compagnie. Les trafiquants de drogue essaient de les approcher pour avoir des informations sur les trajets, savoir combien de temps les navires s’arrêtent… Parfois, ils font pression sur les équipages, voire sur leurs familles. C’est malheureusement quelque chose qui touche toute notre industrie.»

Les «Popeye» balancent

Après l’affaire du «Gayane», MSC affirme avoir pris de nouvelles mesures pour protéger ses navires: inspections surprises à bord, gardes supplémentaires, chiens renifleurs, caméras vidéo et récompenses financières pour les lanceurs d’alertes. La compagnie envisage même de déployer ses propres plongeurs pour s’assurer qu’aucune «torpille» de drogue n’est collée sous ses navires – autre méthode populaire chez les trafiquants. MSC souligne que «les containers d’autres compagnies maritimes sont aussi ciblés par les trafiquants». Mais l’entreprise genevoise est particulièrement exposée au risque en raison de sa position dominante sur les routes maritimes reliant l’Amérique du Sud à l’Europe. En mars, toujours à Philadelphie, les douanes américaines avaient déjà découvert 537 kilos de cocaïne sur un autre de ses navires, le MSC Desiree. En avril, c’était au tour du MSC Carlotta d’être intercepté à Callao, au Pérou, avec 2,2 tonnes.

Le port brésilien de Santos, près de Sao Paulo, point de départ important de la cocaïne vers l'Europe. (Universal Images Group via Getty Images)

Des documents de la justice espagnole, obtenus par le consortium européen de journalistes d’investigation EIC, révèlent d’autres antécédents. En 2014, des marins corrompus surnommés «Popeye» avaient transporté 67 kilos de cocaïne à bord du MSC «Laura». La drogue a été lancée par-dessus bord au large de la Belgique et récupérée par un voilier. En 2015, plusieurs marins du MSC Loretta, venant de Santos au Brésil, avaient largué 560 kilos de cocaïne au large de l’Espagne. Dans les deux cas, les garde-côtes ont pu intercepter la drogue.

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L’usage des cargos pour transporter la cocaïne pousse les Etats européens à renforcer les contrôles. Chaque conteneur doit être annoncé avant son arrivée au port et voit son niveau de risque analysé par les douanes en fonction de sa provenance, notamment. C’est ainsi que les douanes allemandes ont pu saisir 4,5 tonnes de cocaïne à Hambourg, cet été, dans un container venu d’Uruguay et qui devait contenir du soja.

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Créé: 08.11.2019, 21h00

Une collaboration européenne

Cette enquête a été réalisée grâce au travail commun des médias partenaires de la plateforme European investigative collaborations (EIC). Fondée en 2015 par le Spiegel (Allemagne) et Mediapart (France), elle regroupe 15 médias de 12 pays, dont en Suisse Tamedia et la RTS.

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