«L'explosion des prix est devenue complètement irrationnelle»

Journée mondiale contre le cancerC’est ce que déclare l’oncologue Thomas Cerny, président de la Ligue suisse contre le cancer. Et, en la matière, il n’est pas le seul.

Siège de l'Organisation mondiale de la santé, à Genève.

Siège de l'Organisation mondiale de la santé, à Genève. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

On résume les épisodes précédents: les géants de la pharma ont réalisé en 2018 des chiffres records grâce à l’oncologie. Car la recherche clinique a permis, dans les pays occidentaux, de réduire d’un quart à un tiers le taux de mortalité. Mais, comme la vie n’a pas de prix, celui des médicaments a littéralement explosé ces dernières années. Qu’on en juge. Le marché mondial des thérapies anticancéreuses est estimé à quelque 150 milliards de dollars par an pour 18,1 millions de nouveaux cas en 2018 et 9,6 millions de décès. Les dépenses liées au cancer sont, quant à elles, estimées à 1500 milliards de francs l’an dernier. Or, à lui seul, le paludisme, qui frappe, selon l’Organisation mondiale de la santé, quelque 220 millions de personnes n’a occasionné en 2016 que 2,7 milliards de dollars pour financer et éradiquer cette maladie. Les grandes pharmas sont-elles donc en train de privilégier les maladies de riches, en délaissant la mise à disposition de médicaments simples, mais peu rentables pour les pays pauvres? Pire. Les malades des pays les plus défavorisés (70% des cas de mortalité dans le monde) – où l’accès universel aux soins n’est qu’une vaste plaisanterie – pourront-ils bénéficier des soins anticancéreux, alors qu’un traitement moyen annuel coûte 100 000 dollars et que leur système de santé publique ne peut les rembourser? L’ONU a tendance à penser que non.

Jeudi, l’ONG Public Eye (ex-Déclaration de Berne) a interpellé le conseiller fédéral Alain Berset, en charge du Département de l’intérieur, pour qu’il se saisisse du cas spécifique du Perjeta, un médicament produit par Roche prescrit contre le cancer du sein, un blockbuster à 2 milliards de francs en 2017 et qui a encore vu, en 2018, ses ventes bondir de 27%. Combiné avec l’Herceptin – un autre médicament produit par Roche –, le traitement atteint les 100 000 francs par an. Public Eye lui demande donc de déposer une requête de licence obligatoire auprès du Tribunal fédéral des brevets. Cette disposition, inscrite dans l’accord sur la propriété intellectuelle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), «prévoit des clauses de sauvegarde, permettant aux États membres de faire valeur des besoins spécifiques en matière de santé publique», explique Patrick Durisch, responsable Santé chez Public Eye. En clair, cette clause internationale autorise un pays d’importer un produit vendu moins cher dans un autre pays par le titulaire du brevet, sans l’autorisation de ce dernier. Et donne également le droit à des licences dites obligatoires qui permettent à un Etat l’exploitation d’un brevet par un tiers, là aussi sans le consentement du détenteur, mais, cette fois-ci, contre rémunération.

Berset doit et peut agir

Pour faire simple: si un pays estime que la santé publique et son financement sont mis en danger notamment par le coût des soins, il a le droit soit de recourir à des importations parallèles échappant aux géants de la pharma, soit d’autoriser un laboratoire tiers à produire des génériques à moindre prix, ce que les pays les plus durement touchés par la pandémie du sida sont parvenus à faire, en faisant drastiquement baisser le prix annuel des traitements antiviraux de quelque 10 000 à 15 000 dollars à… 66 francs par personne. En clair, l’ONG exhorte le conseiller fédéral Alain Berset, qui, en mai 2018 à Genève et en marge de l’Assemblée mondiale de la santé, avait reconnu que «des efforts législatifs devaient être menés» pour améliorer l’accès aux génériques de passer de la parole aux actes. Si Roche botte pour l’heure en touche et que Berne trouve mille excuses à ne pas recourir à la licence obligatoire, le CEO de Novartis, l’Indo-Américain Vas Narasimhan, a, jeudi dernier, reconnu publiquement que cette question des prix posait quelque peu problème: «En apportant de telles innovations sur le marché, a-t-il ainsi déclaré, en présentant des résultats records, on se doit aussi d’être innovant en termes de prix et de remboursement.» Bien vu! Avec 33 à 35% de marges sur la vente de ces fameux nouveaux produits, des marges dues avant tout aussi bien aux investissements de recherche et développement qu’au marketing massif, les géants de la pharma peuvent faire un effort et le Conseil fédéral se risque à intervenir, sans que cela ne nuise au puissant lobby de Roche et de Novartis.

(TDG)

Créé: 04.02.2019, 17h37

Articles en relation

«Il faut garantir la dignité des patientes en remboursant totalement la reconstruction»

Cancer du sein Les députés veulent inscrire dans la loi la prise en charge de toute chirurgie correctrice, y compris le tatouage du mamelon. Plus...

Alain Berset est prié d’agir sur le prix d’un anticancéreux

Médicaments L’ONG Public Eye lui demande de casser le brevet d’un traitement qui coûte jusqu’à 100'000 francs par an et par patient. Plus...

La recherche privée et publique réalise des progrès considérables

Journée mondiale contre le cancer En trente ans, la mortalité due aux cancers a chuté d’un tiers en Suisse. Les pistes sont innombrables, qui vont de traitements de plus en plus personnalisés et ciblés, au grand espoir de l’immunothérapie. Plus...

L’oncologie assure une forte croissance à la pharma suisse

Journée mondiale contre le cancer Les bénéfices 2018 de Roche et Novartis ont bondi grâce à leurs traitements vendus au prix fort. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Trump décrète l'urgence nationale pour construire son mur
Plus...