Bébés secoués, la maltraitance oubliée

SantéChaque année une dizaine de bébés secoués sont diagnostiqués en Suisse. Mais le nombre réel est bien plus grand, car seuls les cas graves sont identifiés.

Des chercheurs ont mis au point un test sanguin capable de détecter les hémorragies intracrâniennes des nourrissons. Il pourrait aider à détecter les bébés secoués.

Des chercheurs ont mis au point un test sanguin capable de détecter les hémorragies intracrâniennes des nourrissons. Il pourrait aider à détecter les bébés secoués. Image: JASON REED

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En Suisse, une femme décède toutes les deux semaines sous les coups de son conjoint. Les chiffres sont connus. Mais combien de bébés secoués à mort? Combien d’enfants gardant des séquelles irréversibles suite à ces violences? Geste incontrôlé d’un parent excédé par des pleurs incessants de son enfant, le syndrome du bébé secoué (SBS) reste mal quantifié.

«Officiellement, une dizaine de nourrissons secoués sont diagnostiqués chaque année en Suisse. Mais ces chiffres sont à prendre avec des pincettes, souligne la doctoresse Sarah Depallens, pédiatre au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Il est probable que le nombre réel soit bien plus important. Le syndrome du bébé secoué reste largement sous-estimé. Il nous reste des efforts à faire en Suisse, afin de mieux répertorier la maltraitance chez les enfants.»

Un avis partagé par Anne Tursz, pédiatre, épidémiologiste et directrice de recherche émérite à l’Inserm*: «On donne des pourcentages, mais en réalité on ne connaît absolument pas la prévalence du syndrome des bébés secoués dans la population. Seuls les cas les plus graves – dont les mortels – sont identifiés. Et encore: il est probable qu’un certain nombre de décès soient attribués, à tort, à la mort subite du nourrisson.»

Des séquelles irréversibles

En cause: la difficulté pour les pédiatres de poser le bon diagnostic. «En bas âge, les bébés ne tiennent pas leur tête, rappelle Sarah Depallens. Lorsqu’ils sont secoués, leur cerveau va aller heurter les os de leur crâne, parce que les muscles du cou ne sont pas encore assez forts pour limiter le mouvement. Cela provoque une rupture des veines superficielles et la formation d’un hématome sous-dural. Cette hémorragie engendre des séquelles comme on l’observe lors d’un accident vasculaire cérébral (AVC) chez l’adulte. Par ailleurs, la substance blanche du cerveau est également touchée, avec un déchirement des axones (ndlr: des fibres nerveuses)

Pour provoquer de telles atteintes cérébrales, tomber de la table à langer ou jouer à l’ascenseur ne suffit pas. «Il faut une violence extrême», souligne Anne Tursz. Secouer l’enfant comme un prunier, jusqu’à ce qu’il se calme. «A Genève, nous avons environ deux cas par an, rapporte Tony Fracasso, responsable de l’unité de médecine forensique aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). La plupart du temps, les parents donnent des explications peu plausibles, comme des coups donnés par un grand frère, qui ne peuvent justifier les lésions observées.»

«Un certain nombre de décès sont attribués, à tort, à la mort subite du nourrisson, alors qu'il s'agit de bébés secoués»

Mais, contrairement à une idée reçue, le SBS n’est pas systématiquement mortel. Le plus souvent, il engendre des séquelles irréversibles, comme des hémiplégies, des cécités, des épilepsies, un retard de croissance ou des troubles cognitifs. «On suspecte parfois un syndrome du bébé secoué des années après, lorsqu’un enfant, âgé de 5 à 7 ans, présente des difficultés d’apprentissage, rapporte Tony Fracasso. Mais c’est déjà bien trop tard.»

Retard dans le diagnostic

Pourtant, tout cela aurait pu être évité si les nourrissons avaient été diagnostiqués à temps. «Dans un grand nombre de cas, les bébés sont amenés chez leurs pédiatres avec des symptômes peu spécifiques, comme des vomissements, une somnolence, une irritabilité ou des difficultés à se réveiller, poursuit Sarah Depallens. Hélas, beaucoup de médecins passent à côté, parce qu’ils n’identifient pas les causes ou n’imaginent pas une possible maltraitance sur leur petit patient. Ils renvoient donc le nourrisson à la maison et les violences reprennent.»

Une étude menée au CHUV en 2013 a montré que le syndrome du bébé secoué résultait rarement d’un acte isolé. Dans 70% des cas, les lésions constatées étaient le fruit de plusieurs épisodes de violences démesurées exercées sur le nourrisson. Pire: dans 50% des cas, les petits avaient consulté un pédiatre quelques semaines plus tôt, sans que celui-ci ne décèle ces maltraitances. Une étude, publiée le 5 juin dans la revue JAMA Pediatrics, confirme cet état de fait: dans 31% des cas les médecins passeraient à côté.

Anne Tursz ne blâme pas les professionnels de la santé: «D’abord il faut penser qu’il puisse s’agir de violences, ce qui n’est pas aisé. Ensuite, les médecins ont une répugnance absolue à imaginer qu’un nourrisson puisse être maltraité. Et les parents ne s’en vantent pas. Tout cela rend le diagnostic difficile, d’autant que les pédiatres ne sont pas suffisamment formés pour déceler le SBS.» Chez les adultes ayant subi un traumatisme crânien, il existe un examen simple – le test de Glasgow. Mais il est inutilisable pour les bébés faute de pouvoir les questionner. Alors comment faire? «En cas de vomissements chez un enfant de moins d’un an, sans autre symptôme gastro-intestinal, les docteurs devraient réaliser un fond d’œil, explique Sarah Depallens, principale auteur de l’étude menée au CHUV. Cet examen ophtalmologique permet de déceler des hémorragies rétiniennes, qui sont présentes dans 80% des cas de bébés secoués. Le diagnostic doit ensuite être confirmé par une IRM.»

Investir dans la prévention

Problème: si les centres hospitaliers possèdent le matériel et la connaissance nécessaire, ce n’est pas le cas des cabinets de ville. «Les médecins des HUG sont très attentifs aux formes aiguës. Ils reçoivent les patients les plus graves, lorsque les nourrissons se trouvent déjà dans un état comateux, raconte le professeur Tony Fracasso. La difficulté se pose pour les cas plus subtils. Les pédiatres doivent alors se demander à partir de quand il faut faire un signalement. A partir de quel moment il faut demander des examens plus approfondis et coûteux comme une IRM.»

«La prévention primaire de la maltraitance infantile est peu développée»

Afin de simplifier cette décision, une équipe de chercheurs américains a mis au point un test sanguin capable de détecter les hémorragies intracrâniennes chez les bébés secoués. Baptisé BIBIS, pour Biomarkers for Infant Brain Injury Score, cet examen a été testé sur 599 nourrissons dans trois hôpitaux différents (Chicago, Salt Lake City et Pittsburgh). Selon les résultats, publiés le 5 juin dans la revue JAMA Pédiatrics, BIBIS s’est révélé fiable dans 90% des cas. Or, lors de diagnostics cliniques traditionnels, les cas d’hémorragies intracrâniennes ne sont détectés que chez 70% des enfants. Malgré le succès rencontré lors de l’étude, les chercheurs précisent que ce test sanguin ne vise pas à remplacer le diagnostic par imagerie, essentiel pour déterminer l’origine de l’hémorragie. Mais il a pour vocation d’aider les médecins dans leur prise de décision lorsque les symptômes ne sont pas assez clairs. Avant de recevoir l’aval des autorités de santé pour être mis sur le marché, BIBIS doit encore être validé sur une plus large population.

«Je ne connais pas ce test, mais nous sommes très attentifs à ce type de développement, qui pourrait améliorer la détection des nourrissons violentés», commente Sarah Depallens. Reste qu’il serait préférable d’agir en amont, avant que l’irréparable ne soit commis. «La prévention primaire de la maltraitance infantile est peu développée, juge Anne Tursz. Pourtant, les pays qui ont mis en place des campagnes d’information ont accompli de grands progrès en la matière.» Un avis partagé par Tony Fracasso: «Investir dans la prévention vaut vraiment la peine. Nous pouvons radicalement diminuer le nombre de cas.»

* Auteure du livre «Les oubliés. Enfants maltraités en France et par la France», aux Editions du Seuil (2010).

(TDG)

Créé: 16.06.2017, 17h08

Pas de profil type

Pourquoi certains parents secouent-ils leur bébé? La cause principale: les pleurs d’un nourrisson qui finissent par excéder les parents. «Le problème, c’est que ça marche, rapporte la doctoresse Anne Tursz. Si vous agitez un petit, il va se calmer, ce qui explique le taux important de récidive.» L’âge moyen des bébés secoués est ainsi de 4 mois, ce qui correspond au pic des pleurs inexpliqués. Au-delà de 9 mois, les cas sont rares. Du côté des coupables, «aucun profil ne se distingue, poursuit Sarah Depallens, du CHUV. Toutes les classes sociales sont touchées. Les facteurs de risque sont le stress des parents (chômage, divorce, alcool…), un trouble de l’attachement ou des grossesses difficiles (prématurés).» Ces dernières années, les cas entraînant la mort ont conduit en Suisse à des condamnations légères (jusqu’à 6 ans de prison). «Il existe une clémence curieuse, lorsqu’il s’agit d’homicide de bébé», constate Anne Tursz. Pour Sarah Depallens, il ne faut pas considérer ces parents comme des «monstres psychopathes»: «Les coupables sont des gens qui ont craqué dans une période de leur vie difficile, marquée par une déprivation de sommeil. Pour moi, il faut détecter les facteurs de risque, apporter du soutien aux familles vulnérables et surtout informer: oui, les bébés pleurent et lorsque cela devient insupportable, mieux vaut s’éloigner, demander de l’aide, laisser pleurer, plutôt que de secouer.» Un avis que ne partage pas Anne Tursz:«Tout le monde ne secoue pas son enfant. Il s'agit de personnes violentes, qui ne supportent pas d'être contrariées.» BE.B.

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