Bannie des bistrots, la cigarette demeure sur toutes les lèvres

SantéIl y a dix ans, Genève était pionnier dans la lutte contre le tabagisme. Bilan sanitaire et pistes pour le futur.

En septembre 2009, dernières cigarettes sur le zinc de chez Lulu à Lausanne.

En septembre 2009, dernières cigarettes sur le zinc de chez Lulu à Lausanne. Image: CHRISTIAN BRUN

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Les habits qui empestent en rentrant le soir, la toux du voisin au bistrot, cette odeur de tabac qui vous collait à la peau, même si vous ne tétiez aucune cigarette, vous vous en souvenez? Dans les années 80, les étudiants pouvaient fumer dans les séminaires de l’université, et certains enseignants ne s’en privaient pas. Allumer une clope? C’était aussi le premier geste de nombreux collégiens ou apprentis en sortant de leur classe.

Mais, au tournant du millénaire, des Genevois (Jean Barth, le médecin Jean-Charles Rielle ou l’ancien fonctionnaire de l’OMS Pascal Diethelm, parmi d’autres) se sont alarmés de cette habitude, de cette addiction qui peut rapidement consumer un être humain. Une initiative contre la fumée dans les lieux publics est alors lancée. Actuel président d’OxyRomandie, Association suisse de lutte contre le tabagisme, Pascal Diethelm s’en souvient comme si c’était hier: «Notre combat s’est d’abord porté à l’Université. Grâce au recteur André Hurst, l’UNIGE est devenue un espace non-fumeurs en 2005. Cela nous a aidés pour récolter les signatures, dès 2006. Nous devions en posséder 10 000 et nous en avons récolté plus de 20 000. C’était un signal très important.»

Score soviétique

Et c’était dans l’air du temps. Le 1er janvier 2008, la France interdit la fumée dans les cafés, avec une tolérance de vingt-quatre heures pour les fêtards. Moins de deux mois après, les Genevois acceptent l’initiative, par un score presque soviétique: 79,16% de oui, 20,84% de non. Et un taux de participation très élevé, de 61,6%, démontrant que cet objet était alors devenu un enjeu de société.

«C’était un parcours du combattant, relève le président d’OxyRomandie. Genève était à l’avant-garde, et a entraîné la plupart des cantons romands, Vaud, Fribourg, Neuchâtel et le Valais. Mais pas le Jura, qui héberge justement un des gros fabricants de cigarettes, à Boncourt.» Il y a juste dix ans, de nombreux cafés interdisent déjà de fumer dans leurs établissements. Mais, attaquée, la loi n’entrera finalement en vigueur qu’en 2009 (lire notre chronologie ci-dessus).

«Nous nous sommes battus comme des diables, détaille Pascal Diethelm. Avec le recul, j’observe que tout combat se caractérise par trois phases. Beaucoup de gens le trouvent d’abord ridicule. S’ensuit une phase d’opposition farouche. Enfin, on l’accepte comme une évidence. Qui voudrait aujourd’hui réintroduire la fumée à l’aéroport, à l’université ou dans les cafés?» N’a-t-il pas été en quelque sorte un Winkelried? Un moine soldat? «Un petit peu, admet cet ennemi indécrottable du tabagisme. Mais c’est surtout le canton de Genève qui a essuyé les plâtres. Le combat contre la cigarette, ce n’est pas très sexy. On prend des coups et on peine à captiver un auditoire. Mais il est nécessaire.» Aujourd’hui, Jean-Paul Humair, médecin directeur du Cipret-Genève/Carrefour addictionS juge positif le bilan sanitaire de l’interdiction de fumer dans les lieux publics à Genève car elle est largement respectée. Pourquoi? Notamment en raison de la diminution majeure de l’exposition passive à la fumée du tabac. Cet expert estime aussi que bon nombre de fumeurs ont été incités à stopper leur addiction, en particulier chez eux. Et des jeunes ont été dissuadés de goûter à ce fruit défendu.

Le défaut de la loi genevoise

Selon ce médecin, de nombreuses études ont quantifié les effets de l’interdiction sur plusieurs maladies dues au tabagisme passif. En une année, on constate une diminution moyenne de 17% des cas de syndromes coronariens aigus, qui comprend les infarctus du myocarde et les cas d’angine de poitrine sévère. Il en est aussi ressorti une baisse de 19% des cas d’accidents vasculaires cérébraux (AVC), de 24% des hospitalisations pour maladies respiratoires aiguës (asthme, pneumonie etc.) et de 18% des cas d’asthme aigu chez l’enfant. Et, selon une étude genevoise à laquelle a participé Jean-Paul Humair, des diminutions importantes ont été constatées à Genève (lire notre encadré). En revanche, son équipe n’a pas décelé d’effet notable sur les hospitalisations pour AVC, asthme et pneumonie.

Genève est-elle un modèle à suivre? Sur cette question, Jean-Paul Humair est partagé. Oui dans le sens où le canton a commencé de manière précoce le débat sur une interdiction de fumer dans les lieux publics. «Malheureusement, les interventions judiciaires multiples, orchestrées par les milieux favorables au lobby du tabac, ont retardé l’introduction de la loi, qui n’a eu lieu qu’en 2009.» Mais la loi genevoise comporte un défaut car elle permet l’installation de fumoirs soumis à autorisation dans les lieux publics «alors qu’on sait que les fumoirs protègent très mal contre l’exposition à la fumée passive». Il juge aussi que l’application de la loi «est beaucoup trop molle avec des contrôles peu fréquents, des violations répétées, peu ou pas sanctionnées, notamment dans les lieux festifs nocturnes ainsi que des sanctions sous forme d’amendes peu dissuasives».

Jean Barth, acteur inclassable de la vie politique locale, estime qu’il ne faut pas en rester là: «Il faut instaurer le paquet neutre, sans marque, et y faire figurer des photos repoussantes, comme dans de nombreux autres pays. Interdire totalement la publicité pour le tabac, et en particulier les parrainages d’événements culturels attirant les jeunes.» Si rien ne bouge en Suisse, il pourrait lancer, avec d’autres, une initiative populaire destinée en particulier à protéger les mineurs. «Une des solutions consiste à augmenter de manière massive le prix du paquet, et non par tranches de 10 centimes», glisse-t-il. Quitte à irriter Daniel Ceszkowski, actuel président des Dissidents de Genève, un groupe de citoyens qui s’était opposé de manière virulente à l’initiative acceptée en 2008, au nom de la liberté individuelle. Cet autre représentant de la société civile estime que le vrai problème, plutôt que la fumée, c’est la pollution de l’air.

La question de la cigarette reste d’actualité en Suisse. Une loi est en gestation et sa version remaniée devrait être transmise par le Conseil fédéral au parlement début 2019. Pendant que les parlementaires parlementent, à Genève, l’air est respirable dans les cafés. Mais les terrasses sont squattées par les fumeurs. Et les mégots semblent prendre plaisir à s’agglomérer dans les rigoles.


Les chiffres qui tuent

Selon l’Office fédéral de la santé publique, l’espérance de vie d’un fumeur régulier est en moyenne inférieure de 14 ans à celle d’un non-fumeur. Les maladies cardio-vasculaires sont responsables de 39% des décès dus au tabagisme. Davantage que la mortalité due au cancer du poumon ( 28%), aux maladies des voies respiratoires ( 15%) et aux autres types de cancer ( 14%). Selon une étude centrée sur Genève et portant sur 5345 patients, le nombre d’hospitalisations pour broncho-pneumopathie obstructive chronique a chuté de 46% en quatorze mois, entre la période d’autorisation et celle d’interdiction de fumer. Et, en un an, les cas de syndromes coronariens aigus, comprenant les infarctus du myocarde et les cas d’angine de poitrine sévère, ont diminué de 10%. R.R.


Mais pourquoi les fumeurs jettent-ils leurs mégots?

Disons-le d’emblée: on n’a peu de données scientifiques sur la question tant elles sont rares. Mais un constat, ou une impression tenace confirmée par de nombreux témoignages de fumeurs, experts en cigarettes et quand même quelques études, ça, on a. Les épris de tabac, même les défenseurs de la nature parmi eux, balancent, systématiquement ou presque, leurs clopes une fois qu’ils l’ont grillée. Pas à l’intérieur, mais dehors, en ville, en périphérie. Pas seulement dans les caniveaux. Pourquoi? Pourquoi donc, même les écolos jettent-ils leurs mégots comme s’ils reniaient leurs valeurs l’espace d’un geste?

Personne en réalité ne semble savoir vraiment, et en ligne, la littérature n’est pas abondante. Dans un essai, un philosophe français y voit la réponse à une envie, sadique et enfouie, de destruction intrinsèquement liée au rituel de la fumée, un besoin tel qu’une amende salée pour le sanctionner n’y changerait rien. Certains pointent la paresse, d’autres un manque d’éducation. Les «cigarette butts» (mégots en anglais) sont un «mystère de la vie», selon un éditorialiste anglais.

L’impact écologique est pourtant énorme. Un seul mégot contient de la nicotine, des pesticides, de l’arsenic, du mercure, du plomb et notamment de l’acétate de cellulose et peut polluer jusqu’à 500 litres d’eau. Son filtre est considéré comme le polluant principal des océans. La fibre synthétique qu’il contient se dissémine et se retrouve dans l’estomac des poissons puis contamine toute la chaîne alimentaire. Une étude du Cipret-Genève, basée sur les données de la voirie, estimait en 2010 que 40% des déchets urbains dans la ville, en volume, étaient des mégots. Dans un récent sondage de l’institut Demoscope, mandaté par la Voirie, la moitié des fumeurs indiquent ne pas faire attention aux mégots et les jeter n’importe où, même s’il y a une poubelle à proximité. Outre-Atlantique, 45% à 75% des fumeurs jettent leurs mégots, selon les études. Un chiffre qui peut grimper à 92% pour les 21 à 25 ans, selon une enquête britannique.

«On ne sait vraiment pas pourquoi», reconnaît Guillaume Barazzone, qui chapeaute une Action antimégots pour corriger le tir. Le magistrat estime que si les gens connaissaient l’impact environnemental de leur geste, ils feraient plus attention. «Certaines personnes voient peut-être le tabac comme un produit naturel sans connaître ou vouloir connaître les effets des mégots sur l’environnement», tente Jean-Paul Humair, directeur du Cipret-Genève, une association de prévention du tabagisme. «Peut-être les jette-t-on parce qu’on ne peut pas les mettre dans la poche», se risque-t-il. Le Cipret-Genève distribue d’ailleurs régulièrement des cendriers portables, à peine plus grand qu’une pièce de cinq francs, et ils partent «comme des petits pains». Les fumeurs seraient pourtant peu enclins à transporter leur mégot sur eux dans des cendriers portables ni même à les écraser dans le cendrier de leur véhicule, indique une étude californienne. Ils les balanceraient, quand bien même ils savent qu’ils ne sont pas biodégradables.

L’interdiction de fumer dans les lieux publics à largement créé ce problème, estime Hervé Guillaume, coordinateur du réseau AVPU (Association des villes pour la propreté urbaine) en France. «Les fumeurs se sont retrouvés dehors, sans accès à un cendrier et à l’époque on ignorait les méfaits des mégots sur l’environnement», indique-t-il. Des campagnes de sensibilisation un peu partout en Europe et la mise en place de cendriers dans les espaces publics doivent permettre de corriger le tir, selon lui. Sur le bassin lémanique, Genève a lancé son Action antimégots par le biais des nouvelles technologies; à Vevey, l’association Reset a opté pour une approche davantage axée sur le consommateur. Dans les rues commerciales de Namur, des cendriers sont insérés tous les 80 mètres, entre les pavés. En France, des parcs et des plages sont désormais interdits aux fumeurs pour éviter qu’ils soient infestés de mégots. Richard Etienne (TDG)

Créé: 05.10.2018, 17h30

L’interdiction de la fumée dans les lieux publics à Genève: histoire d’un long baston fumeux

C’était il y a dix ans. On se mordait le museau à Genève. On se donnait des noms d’oiseaux. Pour des histoires de petites clopes dans les bistrots et quelques grands principes. On le sait, le tabac peut faire des dégâts. Cela en fut l’illustration. Une décennie plus tard, plus grand monde – gros fumeurs y compris – ne remet en question la prohibition de la cigarette dans les lieux publics. C’est réglé. Acquis. Normal. Mais évoquons ici la fièvre que suscita cette affaire-là, ainsi que son haletante chronologie.

Le 6 juillet 2005 est déposée l’initiative «Fumée passive et santé», animée par Jean Barth et munie de 20 230 signatures, qui entend interdire la fumée dans les lieux publics clos. L’Uni, l’administration de la Ville et les HUG ont décidé de bannir la clope de leurs locaux. Mais dans les bistrots et clubs, on toraille encore, et à poumons rabattus. L’initiative fait l’objet d’un recours au TF, qui est rejeté en mars 2007.

Le 24 février 2008, les Genevois votent; 80% d’entre eux se prononcent pour l’initiative. Un raz- de-fumée. Des mois avant et après la votation, le débat déchire la République. D’un côté, on tonitrue au nom de la santé publique. De l’autre, on vocifère au nom de la liberté individuelle, tout en promettant la ruine de nos chers bistrots. Tous les coups sont permis. «On va imiter les États-Unis qui ne comptent plus le nombre de femmes violées parce qu’elles fument dehors, et les rixes parce que les riverains ne supportent plus les nuisances causées par les fumeurs sur les trottoirs», menace Jacques-André Widmer, de l’association les Dissidents de Genève, créée pour l’occasion. «Sans oublier que les bars clandestins et les fumeries vont se multiplier.» L’avenir ne lui donnera pas exactement raison. Les ténors du Barreau montent aussi au fumoir. Marc Bonnant assure qu’il «continuera à fumer au restaurant». Charles Poncet, quant à lui, compare les initiants à des «fous de Dieu». «Fliquer les comportements sociaux sous des prétextes vertueux aura une conséquence inéluctable: nous nous réveillerons un matin dans une dictature par inadvertance. Celle des bien-pensants et des bien-voulants, qui s’arrogent le droit de décider à notre place de ce qui nous convient.»

Le 1er juillet, en attendant que le Grand Conseil promulgue une loi, l’Exécutif dégaine presto un règlement transitoire. La fumée est désormais hors-la-loi dans les lieux publics, avec amendes salées à la clé. Ledit règlement se retrouve illico attaqué de toutes parts. Trop mou pour les uns (on peut encore fumer dans sa chambre d’hôtel ou dans sa cellule en prison), trop rigide pour les autres (les fumoirs sont interdits dans les bistrots), il est en outre accusé de violer le principe de la séparation des pouvoirs. Le Conseil d’État aurait dû attendre une loi formelle du parlement.

Le 30 septembre, patatras! Le Tribunal fédéral, s’émouvant de l’absence de base légale, annule le règlement. Après trois mois sans volute, Genève peut à nouveau crapoter sur le zinc. Les cendriers refleurissent aussitôt. On se réjouit; on enrage; on se chicane. C’est reparti, mon kiki.

Le 22 janvier 2009, le Grand Conseil promulgue enfin la loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics, ou LIF pour les intimes, qui autorise… l’installation de fumoirs. Tiens, et si on s’étripait à nouveau? Une semaine plus tard, un référendum contre le texte, jugé «contraire à la liberté du commerce», est lancé par les Dissidents de Genève, qui réuniront tout de même 12 000 signatures.

Le 27 septembre 2009, Genève revote donc. Ce coup-ci, l’interdiction est plébiscitée à 81,7%. Fin octobre, la nouvelle loi entre en vigueur. À la mi-novembre, les antifumée recourent au Tribunal fédéral contre les fumoirs, pendant que les protabac essaient de fourbir un nouveau référendum.

Ah qu’il était chouette, ce feuilleton-là!

Jérôme Estèbe

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