La neutralité suisse n'est pas née à Marignan

1515500 ans après la défaite, Thomas Maissen dénonce une version de l’histoire que perpétue l’UDC. A tort!

Pour l’UDC, la naissance de la neutralité date de la défaite des mercenaires suisses, en 1515.

Pour l’UDC, la naissance de la neutralité date de la défaite des mercenaires suisses, en 1515. Image: DR

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La neutralité, c’est LA valeur suisse par excellence: 95% de nos concitoyens y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Mais où a-t-elle pris sa source? A l’occasion des 500 ans de la commémoration de la bataille de Marignan (1515), le Musée national suisse a organisé récemment avec Béla Kapossy, professeur d’histoire à l’Université de Lausanne, un colloque intitulé «Le monde des neutres». Une jolie brochette d’historiens a éclairé les aléas multiples de la neutralité suisse au cours de l’histoire.

Parmi eux figurait Thomas Maissen, directeur de l’Institut historique allemand de Paris. L’homme est connu du public en Suisse alémanique depuis qu’il a croisé le fer en public avec Christoph Blocher, qui cultive comme aucun politicien les mythes fondateurs suisses. Interview au cœur du château de Prangins.

La neutralité suisse date de la défaite de Marignan. Cela a été la version officielle pendant longtemps. Vous dites que c’est faux. Pourquoi? – Ce n’est pas seulement la version officielle. C’est le narratif de l’Etat national suisse pendant une centaine d’années depuis la fin du XIXe siècle.

Et qui est réactivé par l’UDC cette année… – Même pas réactivé. Ce parti continue à perpétuer la tradition de l’historiographie nationale du Sonderfall abandonnée depuis les années 1970 par la recherche. Le récit est facile: «On a subi une défaite à Marignan. On en a tiré les leçons et, depuis cinq cents ans, la Suisse est neutre.»

Une grande partie des Suisses partage cet avis. – Oui, mais ce n’est pas correct. Il n’y a aucun document qui atteste ce changement de cap. Le mot «neutralité» n’apparaît pas non plus pour désigner la situation de la Suisse au XVIe siècle. Au contraire, les Bernois font la conquête du Pays de Vaud quelques années après Marignan, les Suisses envoient des mercenaires partout à l’étranger et il y a des alliances défensives et offensives signées par les cantons avec des puissances étrangères comme la France. Et puis, du côté des mentalités et surtout avec la Réforme, la neutralité est mal vue. Elle signifie être neutre entre Dieu et Diable, donc lâche et contre les préceptes du Christ. Une conception positive de la neutralité ne pourra se développer qu’avec l’avènement d’un Etat séculaire et souverain après la Paix de Westphalie, en 1648.

D’accord, mais Marignan n’est-elle pas une prémisse de la neutralité puisque, depuis, la Suisse ne mène plus de politique expansive à l’étranger? – C’est une vision anachronique. Vous n’êtes certainement pas Vaudois! Les frontières suisses n’étaient pas délimitées. Berne n’a pas seulement envahi le canton de Vaud, mais aussi le sud du Léman. Difficile de dire ce qui est «étranger»…

Alors à quand datez-vous le début de la neutralité suisse? – S’il faut vraiment choisir une date, prenons 1674. Il y avait cette année-là la guerre entre la France et les Pays-Bas. La Diète déclare alors pour la première fois clairement que la Suisse est «un Etat neutre».

En quoi Marignan est-elle donc décisive pour la Suisse? – La bataille a montré que la Suisse n’était pas à niveau sur le plan de l’armement. Elle n’avait pas les moyens financiers, comme les grandes monarchies, de se payer des armes à feu modernes et une cavalerie opérationnelle. Les mercenaires suisses étaient efficaces contre les vieilles noblesses, mais pas contre les nouvelles nations qui émergent après les guerres d’Italie.

Vous êtes un des rares intellectuels à descendre dans l’arène et à affronter en public Christoph Blocher. Vous trouviez si grave la récupération politique de l’Histoire? – Non, pas grave. Je trouve légitime ce que fait l’UDC, même si ce qu’elle raconte est trop souvent faux du point de vue historique. Ce qui me navre, c’est qu’on abandonne l’histoire de la Suisse à la droite conservatrice et antieuropéenne. Et j’adresse ce reproche aux autres partis, et surtout aux libéraux, les fondateurs de notre Etat fédéral. Ils laissent le champ libre à l’UDC, en craignant de surcroît que celle-ci ait raison.

Qu’est-ce qu’il y a de faux dans le Grütli, Morgarten ou Marignan? – Tout n’est pas faux dans ce que raconte l’UDC. Mais il y a une volonté politique de ramener au Moyen Age les origines de certaines valeurs importantes pour la droite conservatrice: l’indépendance aussi tôt que possible, la défense exclusivement militaire d’une liberté qu’elle considère comme singulière et propre seulement aux Suisses, la neutralité, la démocratie directe. Ce travail identitaire a déjà été entrepris par les historiens à la fin du XIXe siècle, et surtout pendant la défense spirituelle, de 1933 à 1989. L’UDC renoue avec ces historiens, dont certains étaient remarquables, mais marqués par une perspective nationale ou nationaliste au nom d’un petit pays menacé.

On peut vous faire un reproche similaire. En tant que partisan déclaré de l’adhésion de la Suisse à l’UE, vous essayez de relativiser l’indépendance de la Suisse ou sa démocratie directe à des fins politiques. – Encore faut-il le démontrer! Quand je réponds aux nationalistes, que je cite précisément, je le fais en parlant de la recherche historique actuelle, en citant des sources que chacun peut vérifier. De toute façon, l’adhésion à l’UE est pour l’instant illusoire et elle résultera d’une décision politique dans laquelle je pèserai peu. Ce qui me dérange actuellement, c’est que l’UDC est parvenue à fermer les différentes options politiques qui s’offrent au pays. Elle promeut une vision exclusive d’un Etat indépendant, souverain et neutre. Ce que je dis, c’est que l’histoire suisse permet d’envisager aussi d’autres pistes.

Il n’y a jamais de vérité historique absolue, mais toujours des interprétations qui évoluent au fil du temps. – Oui, mais là il y a un grand décalage entre ce que dit l’UDC et l’état de la recherche historique nationale et internationale. Cette dernière se rit des récits identitaires que le parti agrarien offre à nos concitoyens.

Si les gens doivent retenir une seule chose sur la neutralité suisse, c’est quoi? – La neutralité n’est pas une chose définie seule par la Suisse et imposée aux autres. C’est une institution qui s’intègre dans un ordre juridique et politique international.

On s’y perd aujourd’hui sur la conception de la neutralité: hyperactive à la Calmy-Rey, modérée à la Burkhalter ou défensive à la Blocher. Ces conflits ont toujours existé? – La neutralité est toujours contestation. Elle est régulièrement remise en cause, comme on le voit à travers l’histoire. Le cadre international change et la Suisse doit adapter constamment sa conception de la neutralité pour qu’elle soit acceptée. C’est du donnant-donnant. Les autres pays acceptent la neutralité de la Suisse si cette dernière joue un rôle utile, par exemple comme celui de médiateur.

Prenons l’Ukraine. La neutralité suisse consiste à ne pas appliquer les sanctions économiques de l’UE tout en veillant à ce que ces sanctions ne soient pas contournées via la Suisse. Convaincant? – C’est une conception très souple de la neutralité. D’un côté, on est plutôt du côté de l’UE que de la Russie, mais, de l’autre, les exportations de fromage vers la Russie ont quadruplé. C’est typique suisse. Il y a le discours politique et le «pragmatisme» économique. Ce qui a changé après la guerre froide, c’est quand même la reprise des sanctions décrétées par l’ONU. La Suisse a accepté le survol de son territoire par les avions de l’OTAN lors de la première guerre en Irak. On n’aurait pas fait de même par le passé avec les avions américains face au Pacte de Varsovie, même si on craignait les Soviétiques.

Note: L'exposition « La Suisse redessinée. De Napoléon au Congrès de Vienne » se tient jusqu’au 13 septembre au Château de Prangins. (TDG)

Créé: 16.06.2015, 10h36

Formules choc sur la neutralité suisse

«Contrairement à d’autres pays, la Suisse est neutre de façon permanente. Mais, d’un point de vue juridique, elle peut renoncer à sa neutralité en une heure.»

Valentin Zellweger, directeur de la Direction du droit international public au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).


«Deux semaines après la défaite de Napoléon à Waterloo,
la Suisse donnait le feu vert à une campagne militaire en Franche-Comté. L’histoire de la neutralité suisse n’a pas que des épisodes glorieux.»

André Holenstein, professeur d’histoire à l’Université de Berne.

«La neutralité, après la Première Guerre mondiale, n’explique pas seulement les raisons pour lesquelles le pays a été épargné par les atrocités de la guerre, mais légitime maintenant la raison d’être d’un Etat qui ne peut pas se définir comme un Etat national «normal.»
Sacha Zala, directeur des Documents diplomatiques suisses.


«Ce sont toujours les grandes puissances qui définissent la marge de manœuvre
de la neutralité suisse.»

Thomas Maissen, directeur de l’Institut historique allemand, à Paris.

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