L’Homo sapiens prend un sacré coup de vieux

SciencesDes chercheurs auraient identifié les plus vieux ossements connus de l’homme moderne. Mais l’impact de cette découverte, très médiatisée, divise les experts. Pour certains, elle n’aurait rien d’extraordinaire.

Reconstitution d'un crâne à partir des fossiles originaux découverts sur le site marocain de Jebel Irhoud.

Reconstitution d'un crâne à partir des fossiles originaux découverts sur le site marocain de Jebel Irhoud. Image: PHILIPP GUNZ, MPI EVA, LEIPZIG

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De mémoire de paléontologue, c’est une première. Jeudi 8 juin, le New York Times a publié en une de son édition papier une mandibule. A l’image du grand quotidien américain, l’ensemble de la presse s’est passionné ce jour-là pour une annonce majeure: l’Homo sapiens, notre ancêtre, serait beaucoup plus vieux que prévu, selon une étude parue dans la revue Nature. Pour parvenir à cette conclusion, une équipe internationale de chercheurs a étudié des fossiles, datant de 300 000 ans, provenant du site de Jebel Irhoud, au Maroc. Ils sont donc 100 000 ans plus âgés que le plus vieil Homo sapiens connu à ce jour, découvert à Omo Kibish, en Ethiopie.

Vers une origine panafricaine?

«L’origine de l’homme moderne est beaucoup plus ancienne que ce que nous pensions», résume Jean-Jacques Hublin, professeur invité au Collège de France et directeur du Département d’évolution humaine de l’Institut Max-Planck d’anthropologie révolutionnaire de Leipzig, en Allemagne. Principal auteur de l’étude en question, Jean-Jacques Hublin estime que cette découverte «révolutionne l’histoire de nos ancêtres»: «Jusqu’ici, la pensée dominante en paléoanthropologie situait l’origine de notre espèce en Afrique de l’Est. Elle y serait apparue assez rapidement, il y a 200 000 ans, avant de se répandre partout dans le monde, raconte le chercheur. Mais je ne crois pas à cette légende d’un berceau unique de l’humanité. Il y a un côté très nationaliste et biblique dans l’idée d’un jardin d’Eden. Les fossiles de Jebel Irhoud bousculent cette vision, en montrant que nos origines sont plus anciennes et présentes partout en Afrique, pas seulement en Afrique de l’Est. Nous ne pouvons plus privilégier une région plus qu’une autre. Si berceau de l’humanité il y a, celui-ci se trouve partout en Afrique.»

Des désaccords scientifiques

Mais derrière les paillettes médiatiques, des voix dissonantes se font entendre dans la communauté scientifique: «Les fossiles de Jebel Irhoud constituent assurément une découverte exceptionnelle, car très peu de restes humains sont connus en Afrique du Nord et ailleurs dans le monde pour cette période de temps (de 250 000 à 300 000 ans), salue Bruno Maureille, directeur de recherche au Laboratoire d’anthropologie des populations du passé, à Bordeaux. Pour autant, la communauté scientifique est divisée: certains estiment que ce spécimen n’est pas un Homo sapiens, mais un Homo plus archaïque. Et dans ce cas, cette découverte est moins surprenante que ce qu’il n’y paraît. De mon point de vue, il n’y a rien d’extraordinaire.» Un avis partagé par Amélie Perrin-Vialet, maître de conférences en paléoanthropologie au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, pour qui «l’attribution stricte des restes humains de Jebel Irhoud à l’Homo sapiens ne semble pas totalement démontrée par cette étude».

Homo sapiens ou juste archaïque?

En cause, la morphologie atypique des fossiles découverts: «L’équipe de Jean-Jacques Hublin n’a pas trouvé un crâne entier, comme les très belles images publiées peuvent le laisser penser. Il s’agit d’une reconstitution informatique à partir de quelques fragments. Et il faut être très prudent quant à l’interprétation de cette morphologie, précise la professeure Alicia Sanchez-Mazas, directrice du Laboratoire d’anthropologie, génétique et peuplements à l’Université de Genève (UNIGE). Or que nous dit cette reconstitution? Que le spécimen de Jebel Irhoud possède une face proche de celle de l’homme moderne. En revanche, son endocrâne se révèle allongé, alors que celui des hommes modernes est normalement très rond. Par ailleurs, il faut noter également une absence de vrai menton. Au regard de ces deux points, ces fossiles ne rentrent pas dans la catégorie Homo sapiens, mais dans celle d’un Homo plus archaïque, ce qui rend ces travaux moins spectaculaires. Et surtout, nous n’en sommes absolument pas à une remise en cause de l’origine est-africaine de l’Homo sapiens.»

Une vision corroborée par l’ADN: «La génétique des populations actuelles propose une émergence d’Homo sapiens en Afrique vers 200 000 ans, ce qui est confirmé (pour une fois!) par la paléoanthropologie avec les fossiles d’Omo et de Herto, précise Amélie Perrin-Vialet. Il faudra attendre une comparaison plus détaillée avant de connaître le rôle de Jebel Irhoud dans l’origine de notre espèce.»

Pour Jean-Jacques Hublin, ces arguments ne remettent pas en cause ses conclusions: «Ces divisions sont arbitraires. L’évolution a été très progressive et je trouve un peu naïf de classer les spécimens de manière tranchée. Nous avons l’impression qu’il existe des discontinuités entre les Homo archaïques et les Homo sapiens. Mais en fait, il s’agit d’un manque de fossiles. Avec leur morphologie mixte, les fossiles de Jebel Irhoud se situent au tout début de la lignée qui mène à l’homme moderne. Ils nous montrent que la face humaine a acquis précocement ses caractéristiques modernes, alors que le cerveau, lui, a mis beaucoup plus de temps à évoluer.»

Dans un article commentaire publié dans Nature, Chris Stinger et Julia Galway-Witham, du Musée d’histoire naturelle de Londres, sont, eux, d’accord avec l’équipe de Jean-Jacques Hublin: «Ces spécimens constituent probablement des représentants précoces de la lignée Homo sapiens», écrivent-ils. Bref, entre chercheurs, le débat ne fait que commencer.


Le mystère des fossiles de Jebel Irhoud

«Ces travaux représentent le point d’orgue d’une longue série d’études», souffle Jean-Jacques Hublin. Pour le directeur du Département d’évolution humaine de l’Institut Max-Planck, en Allemagne, on pourrait même parler de l’aboutissement d’une carrière.

L’histoire du site archéologique de Jebel Irhoud commence au début des années 1960. A cette époque, des ouvriers d’une mine de barytine découvrent un crâne fossilisé dans les déblais. Un archéologue dépêché sur place y voit, à tort, les restes d’un homme de Neandertal. L’endroit où il a été trouvé est noté, mais absolument pas protégé. L’exploitation minière reprend ses droits. «Le site a alors été dévasté pendant des années, regrette Jean-Jacques Hublin, ce qui a conduit les archéologues à s’y désintéresser.»

Fin de l’histoire? Non. «Dans les années 1970, alors que j’étais encore étudiant, le professeur Jean Piveteau m’a confié une mandibule provenant de Jebel Irhoud. Immédiatement, elle m’a intrigué. J’ai tout de suite pensé que sa morphologie ne correspondait pas à ce que l’on pensait. Depuis lors, je me suis toujours intéressé à ces fossiles et à leurs mystères.»

En effet, les six fossiles extraits de Jebel Irhoud dans les années 1960 possèdent trop de caractères humains pour appartenir à un homme de Neandertal. Ils sont par ailleurs bien trop récents pour provenir d’un ancêtre plus ancien tel qu’un australopithèque (de moins 6 millions d’années à moins 2,5 millions) ou un Homo erectus (moins 1,8 million d’années à 100 000 ans).

Alors d’où viennent-ils? La question taraude le jeune chercheur, mais il y a un hic: «Extraits de leur contexte géologique, ces fossiles n’étaient plus datables, explique Jean-Jacques Hublin. Je pensais qu’il fallait absolument retourner faire des fouilles là-bas, afin d’obtenir des réponses.» Mais le jeune chercheur ne possède ni les moyens ni la notoriété pour convaincre des bailleurs de fonds de recommencer des recherches au Maroc. Et les années passent.

La délivrance arrive en 2004, lorsque Jean-Jacques Hublin est recruté par l’Institut Max-Planck, en Allemagne. «Je me suis dit: «C’est mon heure», sourit le chercheur. J’ai convaincu mes amis marocains et nous nous sommes lancés.» Sur place, l’équipe a une bonne surprise: «Bien que le site ait été saccagé, nous avons retrouvé des empilements de strates de sédiments et de roches parfaitement en place et datables.» Mais aussi des restes humains: entre 2006 et 2011, le nombre de fossiles découverts sur le site passe de 6 à 22. Et pas seulement des os de crâne, mais aussi certains provenant de bras ou de jambes, issus de cinq personnes, trois adultes, un adolescent et un enfant.

Les chercheurs découvrent également des silex taillés et brûlés dans les mêmes strates. Une aubaine puisqu’une technique, la thermoluminescence, permet de dater avec précision les pierres chauffées. Résultat: autour de 315 000 ans, plus ou moins 34 000 ans. Une autre technique de datation, la résonance de spin électronique (RSE), donne des conclusions concordantes. La suite est connue: deux papiers publiés dans la prestigieuse revue Nature le 8 juin et un véritable tourbillon médiatique.

«Depuis deux jours, je n’arrête pas de répondre à des interviews, sourit Jean-Jacques Hublin. Mais ce dont je suis le plus fier, ce n’est pas d’avoir trouvé ces fossiles, ni de les avoir datés. C’est que ces travaux constituent l’aboutissement de nombreuses études, moins médiatiques, que nous avons menées sur l’évolution du cerveau et de la face de l’Homo sapiens. Ce papier est à la pointe de ce que la science peut fournir en matière de paléoanthropologie.»

«Il s’agit d’une découverte majeure qui résulte de l’obstination d’un homme, souligne Arnaud Hurel, du département de préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Les fossiles de Jebel Irhoud sont véritablement incarnés par Jean-Jacques Hublin. On peut parler du flair du chercheur, mais il s’agit plutôt de compétence.» BE.B.

(TDG)

Créé: 09.06.2017, 18h44

Aux origines

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Nationalisme archéologique

L’archéologie est un peu comme une chambre plongée dans le noir éclairée par une lampe torche. On y voit seulement la zone vers laquelle est dirigé le faisceau. Le reste, tout le reste, demeure invisible.

La découverte des fossiles sur le site de Jebel Irhoud vient de braquer les projecteurs archéologiques sur le Maroc. Et aussi de détrôner l’Ethiopie en tant que berceau de l’humanité. Un détail qui n’en est pas un aux yeux des nations qui recherchent le prestige.

«Depuis le XXe siècle, il y a une revendication des Etats sur les fossiles. On l’a vu en Afrique du Sud et de l’Est, mais aussi sur le pourtour méditerranéen, raconte Arnaud Hurel, du département de préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. La Chine, par exemple, mène de nombreuses fouilles et serait très contente de découvrir un fossile plus vieux sur son propre territoire. Tout cela n’a pourtant pas beaucoup de sens: il y a 300 000 ans, le Maroc n’existait pas.»

Jean-Jacques Hublin, principal auteur de la découverte de Jebel Irhoud, s’est d’ailleurs bien gardé de faire du Maroc le nouveau berceau de l’humanité, préférant une origine panafricaine au genre Homo: «Je n’exclus pas qu’un fossile plus ancien soit découvert ailleurs en Afrique», explique le directeur du Département d’évolution humaine de l’Institut Max-Planck.

Car l’archéologie est également soumise au contexte géopolitique. «De nombreux sites très intrigants ont été identifiés en Algérie, par exemple, mais les chercheurs ne peuvent plus s’y rendre depuis trente ans. C’est le cas également au Mali et dans une large partie de l’Afrique du Nord. Or si les zones sont interdites, par définition il n’y a pas de découvertes possibles.»

En ce qui concerne les Homo sapiens, les plus vieux ossements sont deux crânes éthiopiens datés de 195 000 ans et, maintenant, les restes de Jebel Irhoud. «Mais il faut bien comprendre qu’il s’agit de peu de traces pour une espèce qu’on suppose largement disséminée à cette époque, précise Arnaud Hurel. L’origine de l’homme est une roulette. Aujourd’hui au Maroc, demain ailleurs…» BE.B.

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