La philosophie parle aussi aux enfants

EditionLes livres qui incitent les plus jeunes à la réflexion se multiplient. Effet de mode ou atout réel pour les enfants? Des auteurs répondent.

De plus en plus d’ouvrages veulent faire réfléchir les enfants. Une tendance qui suit la démocratisation de la philosophie, de retour dans la cité, comme dans la Grèce antique.

De plus en plus d’ouvrages veulent faire réfléchir les enfants. Une tendance qui suit la démocratisation de la philosophie, de retour dans la cité, comme dans la Grèce antique. Image: Lionel Portier

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Pourquoi j’existe? Sommes-nous libres? Y a-t-il eu un instant zéro? Autant de questions posées dans des ouvrages destinés… aux enfants. Ces livres ont éclos dans le sillage de la démocratisation de la philosophie, sortie du giron académique via des penseurs médiatiques, des ouvrages de vulgarisation, des cafés philo ou même de la philosophie en entreprise. Un succès que beaucoup attribuent à la perte de sens, de repères ou de spiritualité dans la société actuelle.

Depuis le best-seller Le monde de Sophie du Norvégien Jostein Gaarder, paru en 1991 et traduit en français en 1995, les livres destinés aux petits pour penser le monde sont devenus un véritable phénomène d’édition, avec des collections spéciales telles que Les Goûters philo, PhiloZenfants, Les Petits Platons, Chouette, penser! ou, en Suisse, la très récente collection Philo et autres chemins de La Joie de Lire. Sans compter les ouvrages de la littérature jeunesse en général, beaucoup plus teintés de philosophie qu’auparavant. Jostein Gaarder vient d’ailleurs de publier au Seuil L’héritage d’Anna, une fable philosophico-écologiste destinée aux plus de 13 ans.

Les manières de présenter la matière se sont diversifiées: questions-réponses, questions sans réponse, dialogues rappelant la méthode socratique. Ou, unique dans le paysage éditorial, l’approche de la jeune maison d’édition Les Petits Platons s’intéresse à la doctrine des philosophes, mise en situation à travers une histoire. «Nous souhaitons transmettre un patrimoine philosophique aux enfants, car, contrairement à ce que l’on croit souvent, la philosophie n’aide pas à donner du sens, elle aide à thématiser les questions que l’on se pose», note Jean-Paul Mongin, qui a imaginé ces livres en pensant «à ce que j’aurais voulu lire étant petit».

«Philosopher» dès 4 ans

Les titres s’adressent le plus souvent aux petits penseurs dès 8-10 ans. Mais des collections spécifiques comme Les Tout Petits Platon ou Les Petits PhiloZenfants visent des plus jeunes encore: dès 5 ans pour les premiers, dès 4 ans même pour les seconds. «Je suis très favorable à commencer très tôt, mais il faut que ce soit fait avec une vraie éthique pédagogique et une probité philosophique. On ne doit pas vouloir formater les opinions des enfants, estime Jean-Paul Mongin. Il ne faut pas que les histoires soient moralisantes, pour éviter l’endoctrinement.» Inutile donc d’initier son tout-petit à la philosophie pour lui apprendre à être obéissant et poli: «Il y a un risque de conditionnement.»

Autant dire que même les dix bougies soufflées, l’enfant ne se précipite pas vers les ouvrages à visée philosophique. Ce sont les parents qui achètent. Ce que confirme Maryjane Rouge, responsable du rayon jeunesse à la Librairie Payot à Lausanne: «Les titres qui marchent le mieux sont ceux sur le sens de la vie, le bien, le mal, la mort… Les parents ont souvent besoin d’un coup de main pour parler de ces sujets avec leurs enfants.»

Quête de sens précoce

Une fois initié, il n’est pas rare que l’enfant croche: «Il y a une dimension intellectuelle réflexive chez l’enfant qui mérite d’être nourrie, tout comme l’envie de faire du sport ou de dessiner», remarque Oscar Brenifier. Le philosophe est auteur des ouvrages de la collection PhiloZenfants et fervent partisan de la philosophie dans la cité.

En France, la question se pose d’ailleurs d’introduire la philosophie à l’école primaire. Dans le canton de Vaud, la discipline n’est pas présente avant le gymnase, si ce n’est sous forme d’ateliers ponctuels selon le bon vouloir des enseignants. Alexandre Herriger promeut ces ateliers dans et hors du milieu scolaire depuis quinze ans en Suisse romande avec l’association proPhilo. Il confirme: «La quête de sens commence très jeune et les enfants sont tous bons philosophes. Ils se découvrent sujets pensants et prennent du plaisir à cogiter, pour autant qu’ils aient un certain goût pour le conceptuel.» Lors des séances qu’il anime à la Bibliothèque de Vevey, il a vu des enfants revenir d’année en année.

Il plaide aussi pour une pratique qui commence tôt: «Ça crée de bonnes habitudes en termes d’échanges. Les enfants apprennent à se parler, à réfléchir avec les autres mais aussi à changer de point de vue, ou encore à mieux organiser l’information.» Quant à la pléthore d’ouvrages à lire à la maison, il se félicite de leur diversité, même s’il estime qu’en individuel, «on perd un peu la multiplicité des points de vue». (TDG)

Créé: 03.04.2015, 15h30

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Quelques nouveautés

L’approche rigoureuse
Gallimard Jeunesse sort quatre titres par an de la collection Chouette, penser!, parmi lesquels Etre responsable, Je danse donc je suis, Que fait-on quand on agit? Dans Y a-t-il eu un instant zéro?, qui vient de paraître, Etienne Klein, physicien et docteur
en philosophie des sciences, s’attaque au mystère des origines de l’Univers. Il parcourt les réponses mythologiques, religieuses, philosophiques et scientifiques. Le texte, mis en pages sobrement, est assez exigeant. Dès 11 ans.

L’approche par les penseurs
Les Petits Platons a pris un pari audacieux: éveiller les jeunes à un questionnement philosophique par le biais des théories des grands penseurs. Et pas toujours des plus simples. L’éditeur a ainsi publié La folle journée du professeur Kant ou Le cafard de Martin Heidegger. Dans Kierkegaard et la sirène, une jeune femme poisson interroge le choix de se marier au triton qui lui est destiné. L’histoire est plaisante, les concepts distillés par touches au fil de la narration, et le tout est joliment illustré. Dès 9 ans.

L’approche par les questions
Les Editions La Joie de Lire ont lancé en fin d’année passée une section Philo et autres chemins. Dans Je me demande, par Jostein Gaarder, l’auteur du Monde de Sophie, seule des questions sont posées, accompagnées de poétiques dessins. Les anges existent-ils? Qu’est-ce que le temps? Peut-on être au monde sans penser à quoi que ce soit? Le livre laisse beaucoup de liberté aux jeunes lecteurs, qui risquent toutefois de se sentir démunis face à ces interrogations sans réponse. Dès 7 ans.

L’approche didactique
Parmi les pionniers du genre figurent Les Goûters philo des Editions Milan. A partir d’un titre formulé par une notion
et son contraire, type «le bien et le mal», les ouvrages mettent en situation ces concepts dans la vie quotidienne. Dernière livraison, La chance et la malchance, de Brigitte Labbé et Pierre-François Dupont-Beurrier. Isaure y découvre la différence entre ce qui échappe à son contrôle et ce qu’elle aurait pu éviter. 8 à 13 ans.

Matthew Lipman le précurseur

Bien avant la vogue des livres de philo pour les jeunes, l’Américain Matthew Lipman a imaginé dans les années 70 une méthodologie qui ne donne pas de réponses toutes faites, mais vise à faire réfléchir les enfants.

La découverte de Harry, son premier roman, raconte pour les 10-12 ans une histoire qui mène à la découverte des règles de la logique d’Aristote. «La force de ce texte, remarque Alexandre Herriger, est que sa seule lecture permet de comprendre chaque règle logique. Sa faiblesse, c’est son austérité, car il n’y a pas d’images.»

Le philosophe et pédagogue ne souhaitait pas influencer les jeunes lecteurs par des illustrations. Le tout est accompagné d’un volumineux manuel pour l’adulte.
A découvrir donc plutôt en milieu scolaire, mais aussi accessible pour les parents, qui peuvent commander
les titres de Lipman, non réédités en français, auprès de proPhilo.

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