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Théâtre en streamingSauvée des eaux, la valse du poulpe

Jusqu’à mercredi, le Théâtre Saint-Gervais diffuse la captation de «Temple du présent, Solo pour octopus», un spectacle de Stefan Kaegi avec, pour protagoniste, une pieuvre prénommée «Sète».

Une heure durant, le poulpe dialogue avec l’humain à travers les vitres d’un aquarium.
Une heure durant, le poulpe dialogue avec l’humain à travers les vitres d’un aquarium.
PHILIPPE WEISSBRODT

Elle se déroule. Elle ondule. Elle languit. Elle se propulse. Elle frémit à la lumière, s’entortille autour d’une main. Quoi qu’elle fasse, la pieuvre échappe à l’entendement humain. Mais quoi qu’elle fasse, l’humain ne résiste pas à l’interpréter. Stefan Kaegi déploie son théâtre documentaire dans ce hiatus. Dans l’interstice de ce paradoxe. D’un aquarium éminemment habité, il devait faire, sur les scènes successivement de Saint-Gervais en janvier, puis de Vidy-Lausanne ce mois, un «Temple du présent», un «Solo pour octopus». Mais les théâtres sont frappés d’interdiction, aussi son spectacle aurait bien pu sombrer dans le néant.

Sauf qu’il s’agit de Stefan Kaegi, et ça change tout. Le Soleurois cofondateur du collectif suisso-germanique Rimini Protokoll ne recule devant rien. Toute barrière radicalisera simplement les formes qu’il engendrera. Grâce aux «experts du quotidien» auxquels il donne la parole depuis une vingtaine d’années, n’avait-il pas en 2014 introduit les Lausannois dans les rouages de l’industrie de l’armement par le biais d’un jeu de rôle intitulé «Situation Rooms»? Après s’être vu décerner le Grand Prix suisse de Théâtre en 2015, n’était-il pas venu à la Bâtie avec «Remote X» nous coiffer de casques audio pour une déambulation philosophique au gré de l’espace urbain? N’y est-il pas revenu en automne 2019 prendre dans «Granma, Les trombones de La Havane» le pouls de la révolution cubaine à travers des témoignages intergénérationnels?

Et sauf, aussi, que ce «Temple du présent» s’inscrit dans la série théâtrale «Vous êtes ici». Lancée en septembre comme le projet scénique le plus ambitieux jamais fomenté sur terre genevoise, l’entreprise portée par République éphémère a cruellement pâti de la pandémie. Sur ses neuf tentacules censés aller chatouiller une quinzaine de sites, deux épisodes seulement ont touché les audiences in vivo. Ceux prévus aux Théâtres de l’Usine et du Grütli sont tombés à l’eau. Or le sacrifice de l’étape saint-gervaisienne eût été trop cuisant. La collaboration entre Kaegi, familier des cochons d’Inde, des sauterelles ou des méduses pour les avoir mis en scène par le passé, et le «laboratoire de recherche théâtrale sur la présence animale» ShanjuLab, que dirige Judith Zagury à Gimel, ne pouvait avorter. In extremis, les équipes de production ont fait appel au réalisateur suisse Bruno Deville pour signer une captation digne des noms impliqués, et diffusée ces 8, 9 et 10 février à 20 h 30 sur les sites des coproducteurs, Saint-Gervais et Vidy. Avant une tournée en chair et en ventouses espérée à Berlin et à Paris.

La grâce du mollusque

Huit bras, commandés par autant de cerveaux responsables d’un système nerveux décentralisé. Trois cœurs, deux yeux. Une couleur et une texture qui peuvent changer en fonction des ordres venus du cerveau central, logé dans la tête. La flexibilité ultime du mollusque. Sa grâce? Sur la description physiologique ont tôt fait de se greffer les observations anthropomorphiques: la pieuvre fait montre de curiosité. De mimétisme. De goût pour le jeu. Bref, d’intelligence. Comment donc instaurer le dialogue sans amputer l’octopode de son altérité? Comment préserver ce qui, de lui, nous exclut? Grâce à plusieurs caméras, y compris immergées, le film fait amplement honneur à sa protagoniste, Sète, qui mène le jeu. On la voit fluctuer face à son interlocutrice humaine comme on admire un tableau vivant, tentant la comparaison avec l’algue, la chevelure ou l’étoile. Et tandis que la bande-son entremêle la musique minimaliste de Stéphane Vecchione aux glouglouteuses extrapolations des experts conviés, on bute contre cette irrépressible tendance de l’homme à s’approprier son (dis)semblable.

«Temple du présent, Solo pour octopus», 9 et 10 fév. à 20 h 30 sur www.saintgervais.ch

1 commentaire
    Citizen Kane

    Quelle plume!

    Jetant son encre vers les cieux,

    Suçant le sang de ce qu’il aime

    Et le trouvant délicieux,

    Ce monstre inhumain, c’est moi-même.

    Guillaume Apollinaire, Le Bestiaire, ou Cortège d’Orphée, 1911