Trop d’antibiotique tue l’antibiotique

SantéUn mauvais usage de ces médicaments épuise leur pouvoir bactéricide.Si l’agriculture,la médecin e humaine et vétérinaire doivent en limiter l’emploi, l’industrie doit investir.

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Ils ont révolutionné la médecine. En tuant les bactéries ou en empêchant leur croissance, les antibiotiques nous ont fait gagner des années de vie. Et si nous devions nous en passer un jour? Le scénario ne relève pas de la science-fiction. La résistance croissante des bactéries fait craindre l’avènement d’une ère post-antibiotique. Déjà, soigner la pneumonie, la tuberculose, la septicémie et la gonorrhée est «devenu difficile, voire impossible» selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui attend de ses pays membres qu’ils présentent, ces jours-ci à Genève, leur plan d’action national contre ce problème. Le message est clair: nous absorbons trop d’antibiotiques. Il faut réduire leur consommation tant chez l’homme que chez l’animal et, parallèlement, en inventer de nouveaux. Or convaincre l’industrie d’investir dans des médicaments peu rentables dont on veut restreindre l’usage n’est pas facile (lire ci-contre).

Pour la communauté internationale, il y a urgence. En septembre 2016, l’ONU qualifie l’antibiorésistance de «menace fondamentale à long terme pour la santé humaine». La même année, un rapport officiel britannique prévoit que si rien n’est fait, la résistance aux antibiotiques causera la mort de 10 millions de personnes par an en 2050 (plus que le cancer) et coûtera 100 000 milliards de dollars en perte de production.

Alarmisme inutile, selon Stephan Harbarth. Le professeur associé au Service de contrôle et de prévention de l’infection des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) pense que les chiffres ont été gonflés pour attirer l’attention sur un problème réel, longtemps ignoré. Selon lui, 100 000 à 200 000 décès sont aujourd’hui imputables aux germes résistants aux antibiotiques. «De grandes disparités existent selon les pays», nuance encore le Dr Didier Wernli, médecin et enseignant dans le master de santé globale de l’Université de Genève.

Genève gros consommateur

En Europe, les bons élèves se trouvent au nord (Royaume-Uni, Suède, Pays-Bas), les mauvais au sud (Afrique du Nord, Italie, Grèce, Balkans, Turquie). Plus généralement dans le monde, les pays combinant faible revenu, forte croissance et manque d’hygiène (Inde, Iran, Chine, Afrique du Sud, Amérique latine, etc.), où la consommation d’antibiotiques flambe, font face à un problème sérieux de résistance. «Restez deux semaines dans une unité de réanimation d’un de ces pays: vous serez sûrs d’attraper une bactérie résistante», prévient Stephan Harbarth, tout en précisant que l’on peut être porteur d’une bactérie sans en être infecté.

Dans une Suisse selon lui peu touchée par les infections multirésistantes, Genève demeure le canton le plus concerné. Ciblé, en 2006, comme le plus gros consommateur d’antibiotiques du pays, il a su réagir, estime le médecin cantonal Jacques-André Romand. «Nous sommes vigilants depuis vingt ans. Genève était vu comme le canton sale car on trouvait des germes résistants. Mais on les trouvait car on les cherchait. Ce qui ne se faisait pas ailleurs!» Deux fois par an, le médecin cantonal, des laboratoires et des infectiologues se réunissent pour évaluer la situation. Et en vingt ans, le panorama a changé (lire l’encadré).

Mortalité augmentée

La mort de l’acteur Guillaume Depardieu, emporté à 37 ans par une bactérie résistante, a attiré l’attention sur ces infections face auxquelles la médecine demeure parfois impuissante. «Une étude menée dans dix hôpitaux européens sur 606 469 patients a montré que ces germes prolongeaient la durée d’hospitalisation et multipliaient le risque de mortalité par 1,8», pointe le professeur Harbarth.

Pour éviter de telles complications, les HUG veillent, en amont, à un respect scrupuleux de l’hygiène des mains. Parallèlement, ils s’emploient à identifier les porteurs, même sains, de germes résistants, puis à les isoler pour éviter les transmissions. Stephan Harbarth se bat aussi pour limiter le recours aux antibiotiques après une opération. «On exagère encore à Genève. Donner une dose à but prophylactique, c’est bien; l’étendre sur plusieurs jours, cela ne va pas.»

Si malgré toutes ces précautions un malade est infecté par un germe multirésistant, comment réagir? «Certains antibiotiques restent efficaces, répond le Dr Benedikt Huttner, médecin adjoint du Service des maladies infectieuses des HUG. On essaie des combinaisons. On donne des doses plus élevées. Mais si les bactéries résistent à tout, on n’a plus grand-chose à offrir. Nous avons eu des cas très difficiles à traiter», admet-il.

Et en ville? A Genève, les médecins de cabinet peuvent mieux faire. En amont, ils devraient penser à la vaccination. «Le vaccin contre le pneumocoque et celui contre la grippe peuvent éviter des surinfections bactériennes et le recours aux antibiotiques», glisse Stephan Harbarth.

Lorsque la maladie est là, «il arrive encore que des infections virales soient traitées aux antibiotiques», note Benedikt Huttner. Pourquoi? «Parce qu’il n’est pas toujours évident de distinguer virus et bactéries. Parce que les patients insistent pour obtenir des antibiotiques et que les médecins, craignant les complications, préfèrent en prescrire pour les éviter.»

Quand bien même l’antibiotique se justifie, il n’est pas rare que le médecin choisisse un médicament à trop large spectre, favorisant le mécanisme de résistance. Ou alors, il prolonge la durée de traitement au-delà du nécessaire. «Mieux vaut taper fort et augmenter la posologie sur une courte durée. Bien des infections, comme la pneumonie ou l’infection urinaire, peuvent être traitées en cinq jours», affirme Stephan Harbarth.

Industrie très persuasive

Enfin, dans le registre des mauvaises pratiques, l’automédication occupe une place de choix. Il y a dix ans, Genève était connu pour son commerce au noir d’antibiotiques intraveineux, notamment dans les cercles sud-américains. Proscrivant ces pratiques comme l’achat sur Internet, les médecins rappellent qu’un mauvais usage des antibiotiques peut provoquer des diarrhées et des allergies sévères. «On s’est trompé pendant des années, conclut Stephan Harbarth. Au plan mondial, le problème a été sous-estimé, le sida, la malaria et la tuberculose occupant le devant de la scène.» «En se focalisant sur le bioterrorisme, le SRAS ou les grippes à potentiel pandémique, on a perdu dix ans», renchérit Didier Wernli. A cela s’ajoute le rôle de l’industrie pharmaceutique. «Dominante, elle s’est montrée très persuasive en Suisse, reprend Stephan Harbarth. Elle a financé des projets de recherche et développé un marketing intense. L’exemple de l’Augmentin, introduit il y a trente ans, l’illustre bien. Ce médicament contient un générique, l’amoxicilline, et de l’acide clavulanique. Ce dernier élargit le spectre, ce qui n’est souvent pas nécessaire. Malgré cela, l’Augmentin s’est imposé sur le marché.»


Encourager l’industrie par de l’argent public

Se passer d’antibiotiques est-il envisageable? D’autres possibilités de traitements sont à l’étude. «La recherche sur les bactériophages – ces virus mangeurs de bactéries – les anticorps, les probiotiques ou certains vaccins ouvre des pistes intéressantes, mais nous sommes encore loin d’une application clinique», résume le Dr Benedikt Huttner. La lutte contre la résistance passe donc encore… par la création de nouveaux antibiotiques. «Or en trente ans, l’industrie en a très peu créé», relève Marlieke de Kraker, épidémiologiste à l’Université de Genève. «Bon marché, ils rapportent bien moins que d’autres médicaments, comme les anticancéreux, ajoute l’économiste de la santé Chantal Morel. Il faut donc trouver un moyen d’inciter les pharmas à en lancer de nouveaux, tout en sachant qu’on les gardera en réserve pour éviter la résistance.»

Plusieurs projets européens tentent de relever le défi. L’un d’eux, DRIVE AB, coordonné par le professeur Stephan Harbarth aux HUG, réunit, depuis octobre 2014, 16 partenaires publics et 7 entreprises pharmaceutiques. Il rendra ses conclusions en septembre 2017. L’idée: injecter de l’argent public dans les grandes pharmas et les petites start-up pour encourager la recherche. «On parle de centaines de millions de dollars, la récompense étant assortie d’une série d’obligations comme la vente de l’antibiotique au prix coûtant ou l’interdiction de faire du marketing», précise la Dre Esther Bettiol, responsable de la coordination de DRIVE AB. S.D.


Léman infecté, animaux gavés

«Les bactéries existent depuis trois milliards d’années. L’utilisation moderne des antibiotiques a 75 ans.» Le Dr Didier Wernli souligne la grande capacité d’évolution des bactéries face à l’environnement. En clair, plus nous consommons des antibiotiques, plus ces petites bêtes deviennent résistantes. Afin d’agir globalement, la stratégie fédérale lancée par Berne en 2015 veut unir les efforts de la médecine humaine et vétérinaire, de l’agriculture et de l’environnement.

L’environnement? «Le lac Léman est un réservoir de bactéries résistantes, indique John Poté, chercheur en microbiologie environnementale à l’Université de Genève. Dans les pays en développement, la pollution des eaux s’explique par l’absence de stations d’épuration, la défécation en plein air, l’absence de réglementation sur les antibiotiques. Chez nous, ces stations existent, mais elles sont incapables de retenir les bactéries! Des techniques existent, comme l’ozonation, mais elles sont très coûteuses.» En attendant qu’une étude évalue la qualité de l’eau des plages lémaniques, il met en garde sur la baignade: «Le simple contact cutané avec l’eau peut nous faire attraper des germes résistants.»

Parallèlement, l’agriculture doit se réformer. «Dans certains pays, jusqu’à 70% des antibiotiques sont utilisés chez les animaux», note Didier Wernli. En Suisse, il n’est plus possible d’y recourir pour favoriser la croissance des animaux depuis 1999, mais leur usage reste licite à titre préventif et curatif. Comme l’indique le vétérinaire cantonal Michel Rérat, on y recourt pour prévenir la circulation de germes dans des élevages composés de bêtes de provenances variées et pour traiter les infections déclarées. Or les animaux développent des résistances, qu’ils nous transmettent quand on les mange. La recherche s’interroge encore sur les conséquences pour notre santé. Désormais, les vétérinaires ne peuvent plus livrer des stocks en avance aux agriculteurs. Berne prévoit en outre de retirer du champ vétérinaire certains antibiotiques, afin de les réserver pour la médecine humaine et conserver, ainsi, leur efficacité. «La Suisse est en retard par rapport à l’Europe, note le vétérinaire. Nous devons aider les agriculteurs à réfléchir autrement. Il ne faudrait plus attendre qu’un animal soit malade, mais agir en amont pour le garder en bonne santé. Eviter les mélanges de troupeaux, ne pas confiner les bêtes des espaces réduits où la maladie se propage facilement. Il faudrait aussi mieux aérer les étables, soigner l’hygiène et limiter le contact avec les visiteurs ou les animaux sauvages. Idéalement, la collaboration avec les vétérinaires doit se faire en continu.» S.D.

(TDG)

Créé: 26.05.2017, 20h55

Léman infecté, animaux gavés

«Les bactéries existent depuis trois milliards d’années. L’utilisation moderne des antibiotiques a 75 ans.» Le Dr Didier Wernli souligne la grande capacité d’évolution des bactéries face à l’environnement. En clair, plus nous consommons des antibiotiques, plus ces petites bêtes deviennent résistantes. Afin d’agir globalement, la stratégie fédérale lancée par Berne en 2015 veut unir les efforts de la médecine humaine et vétérinaire, de l’agriculture et de l’environnement.

L’environnement? «Le lac Léman est un réservoir de bactéries résistantes, indique John Poté, chercheur en microbiologie environnementale à l’Université de Genève. Dans les pays en développement, la pollution des eaux s’explique par l’absence de stations d’épuration, la défécation en plein air, l’absence de réglementation sur les antibiotiques. Chez nous, ces stations existent, mais elles sont incapables de retenir les bactéries! Des techniques existent, comme l’ozonation, mais elles sont très coûteuses.» En attendant qu’une étude évalue la qualité de l’eau des plages lémaniques, il met en garde sur la baignade: «Le simple contact cutané avec l’eau peut nous faire attraper des germes résistants.»

Parallèlement, l’agriculture doit se réformer. «Dans certains pays, jusqu’à 70% des antibiotiques sont utilisés chez les animaux», note Didier Wernli. En Suisse, il n’est plus possible d’y recourir pour favoriser la croissance des animaux
depuis 1999, mais leur usage reste licite à titre préventif et curatif. Comme l’indique le vétérinaire cantonal Michel Rérat, on y recourt pour prévenir la circulation de germes dans des élevages composés de bêtes de provenances variées et pour traiter les infections déclarées. Or les animaux développent des résistances, qu’ils nous transmettent quand on les mange. La recherche s’interroge encore sur les conséquences pour notre santé.
Désormais, les vétérinaires ne peuvent plus livrer des stocks en avance aux agriculteurs. Berne prévoit en outre de retirer du champ vétérinaire certains antibiotiques, afin de les réserver pour la médecine humaine et conserver, ainsi, leur efficacité. «La Suisse est en retard par rapport à l’Europe, note le vétérinaire. Nous devons aider les agriculteurs à réfléchir autrement. Il ne faudrait plus attendre qu’un animal soit malade, mais agir en amont pour le garder en bonne santé. Eviter les mélanges de troupeaux, ne pas confiner les bêtes des espaces réduits où la maladie se propage facilement. Il faudrait aussi mieux aérer les étables, soigner l’hygiène et limiter le contact avec les visiteurs ou les animaux sauvages. Idéalement, la collaboration avec les vétérinaires doit se faire en continu.»
S.D.

Infections urinaires et abdominales

Inquiétant naguère, le staphylocoque doré résistant à la méticilline (MRSA) a fortement diminué à Genève. Depuis une dizaine d’années, note le Dr Benedikt Huttner, le casse-tête vient de la résistance croissante des bactéries à Gram négatif (surtout l’Escherichia coli) et des entérobactéries productrices de carbapénémase. Des bactéries notamment à l’origine d’infections urinaires – cystite, infection des reins – et abdominales – diverticulite, cholécystite, infection des voies biliaires.
S.D.

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