Quand le sucre est taxé de drogue, au même titre que la coke

SantéEn activant les circuits liés au plaisir dans le cerveau, le sucre devient un danger de santé publique.

L’addiction au sucre débouchera-t-elle sur des comportements aussi ravageurs que celle qui est liée à certaines drogues dures? Image: PHOTO-BIOTIC

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On ne le sniffe pas, il n’est pas illégal et ne se vend pas sous le manteau – loin de là. Mais le sucre agit comme une drogue et peut entraîner une addiction qui peut s’avérer mortelle chez certains individus, dénonce le neuroscientifique français Serge Ahmed. Or, tout nous pousse à en consommer: l’industrie agroalimentaire, la publicité ciblée et, last but not least, le plaisir voire le réconfort qu’il nous procure. On vit dans un monde édulcoré et il est assez difficile d’y échapper, observe le chercheur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui dirige un laboratoire de recherches à Bordeaux: «75% des produits vendus en grande surface contiennent des sucres ajoutés. Même dans le jambon, les sauces, les soupes ou le saucisson, il y en a. Les industriels ont compris que le sucre est associé à un processus de conditionnement qui a un impact sur leurs ventes.»

Millions de personnes «addictes»

Tout ce sucre n’est pas tout miel: c’est une drogue dure, selon le chercheur qui a établi cette corrélation à la fin des années 2000, un peu par hasard, en étudiant le comportement de rats en laboratoire. «Mon but n’était pas d’étudier le potentiel addictif du sucre mais de faire des recherches sur la cocaïne, retrace-t-il. On a constaté que la majorité des rats qui pourtant avaient consommé de la drogue plusieurs semaines avant se détournaient de la cocaïne pour le sucre.»

Entre les deux poudres blanches, pourquoi les rats préfèrent-ils le sucre? Parce que c’est plus naturel? Faux, oppose Serge Ahmed: des doses aussi hautement sucrées n’existent pas dans la nature. C’est plutôt dans la tête que ça se passe. «La variation abrupte du taux de glucose dans le sang vient activer la dopamine, le circuit de la récompense dans le cerveau, poursuit le chercheur. Cette composante inconsciente, associée au plaisir, est responsable de l’addiction.»

Des détracteurs ont fait valoir que, jusqu’ici, contrairement à la cocaïne, personne ne s’était jamais prostitué pour avoir sa dose de sucre. «C’est un argument fallacieux, rétorque Serge Ahmed. Rendons le sucre illégal et peut-être y aura-t-il quelques rares personnes capables de tout pour s’en procurer. On peut vraiment parler d’addiction au sucre dans le sens où il peut s’agir d’un trouble du comportement dès qu’il y a perte de contrôle sur la consommation avec des conséquences négatives sur la santé physique ou mentale. Le sucre remplit ces conditions.»

Tous addicts? Le chercheur nuance: «Le degré de dépendance varie en fonction des individus, un peu comme l’alcoolisme qui touche environ un buveur régulier sur dix. Mais en chiffres absolus, l’addiction au sucre concerne un grand nombre de personnes, environ 10% de ceux qui ont un indice de masse corporelle (IMC) normal et 25% des autres. Aux États-Unis, cela concerne 25 millions de personnes.»

Addiction pas encore reconnue

En plus d’être une drogue dure, le sucre serait un serial killer. Un vrai problème de santé publique avéré, puisque le diabète concerne 300 millions de personnes dans le monde – 440 millions en 2030, selon les prévisions. Sans compter les stéatoses hépatiques (le syndrome du foie gras), «une maladie silencieuse potentiellement mortelle».

Rejoint par d’autres scientifiques, notamment de l’Université Yale, le chercheur français ne s’est pas fait que des amis dans sa croisade antisucre. «Je n’ai pourtant jamais été pris en défaut, se

défend-il. Ce n’est pas parce qu’on ne reconnaît pas l’existence d’une addiction clinique que cette addiction n’existe pas. Il faut du temps, comme ce fut le cas pour les addictions au jeu, qui n’ont été reconnues qu’en 2013.» Serge Ahmed se situe au-dessus de la mêlée: «J’ai une position à part en tant que neuroscientifique: en travaillant sur les drogues et pas sur la nutrition, je ne suis pas inféodé à l’industrie agroalimentaire.» Contrairement à ses contradicteurs? Suivez son regard. Le scientifique fait en tout cas le parallèle avec l’industrie du tabac, qui en a longtemps nié la toxicité.


Une perte de contrôle qui a profité à l’industrie

Ni trop salé, ni trop gras ni, en l’occurrence, trop sucré. En respectant ces trois conseils, le consommateur s’assure une alimentation plus saine. La prise de conscience est relativement récente. Ce sont les alertes à répétition de l’OMS et d’ONG spécialisées sur les risques liés à l’obésité et au diabète, entre autres, qui ont ensuite amené les États puis les industriels à réduire le sucre dans leurs produits. Pendant cent ans, les géants de l’agroalimentaire ont fait leur beurre avec le sucre.

Le 4 août 2015, à Milan, dix entreprises – dont Nestlé – se sont alors engagées à diminuer la part de sucre dans leurs articles, pourtant quémandés par de nombreux consommateurs. «Le sucre a généralement un goût agréable, explique la Dre Nathalie Farpour-Lambert, médecin adjointe agrégée responsable du «programme contrepoids» aux HUG. Il stimule les papilles gustatives, augmente le taux de glucose dans le sang et active le système de récompense cérébral.» Celui-ci est même «indispensable à la survie, car il fournit le plaisir et la motivation nécessaires à la réalisation d’actions ou de comportements adaptés, permettant de préserver l’individu et l’espèce».

C’est notamment pour ces raisons que le sucre est souvent consommé en réponse au stress, aux états dépressifs, à l’anxiété par exemple liée au prochain passage d’examens. Et cette experte de poursuivre: «L’effet addictif du sucre ne dépend pas uniquement de la substance, mais également de facteurs psychologiques et sociaux. Nous pouvons très bien nous raisonner en nous disant à nous-mêmes: «Tu as déjà bu un coca et mangé un pain au chocolat. Tu ne vas pas engloutir cette pâtisserie.»

Pour cette médecin, «la consommation excessive est donc liée à une perte de notre contrôle cognitif. Certaines personnes vont compenser leur anxiété ou leur tristesse en mangeant des aliments sucrés. D’autres vont boire de l’alcool ou consommer d’autres substances toxiques.»

«Les multinationales du secteur alimentaire ont très bien compris comment activer ce système de récompense cérébral», ajoute la Genevoise, avant de relater une histoire peu connue: avant de fonder leur entreprise, les frères Kellogg exploitaient un sanatorium. Ils proposaient des mets à base de céréales non sucrées et, un jour, l’un des frères a eu l’idée d’ajouter du sucre pour satisfaire leurs clients. Constatant qu’ils en achetaient davantage, il a ensuite commencé à fabriquer des céréales de manière industrielle. Nous sommes alors au début du XXe siècle, dans le Michigan, un des États bordant les vastes plaines de céréales américaines.

Le géant suisse Nestlé vend aussi des céréales. À l’exemple de celles de sa marque Nesquik: le sucre pèse pour un quart dans leur composition (24,9 pour 100 grammes), ce qui est beaucoup en comparaison avec d’autres marques, certaines assurant même que leurs articles contiennent «zéro sucre». Mais ce produit contient désormais moins de sucre, affirme Juliette Montavon, porte-parole du groupe: «De la maltodextrine a été utilisée dans cette recette pour réduire la teneur en sucres simples et apporter des glucides d’une autre qualité, en l’occurrence, des fibres.» Déjà en 2000, Nestlé a commencé à l’échelle mondiale à réduire progressivement la teneur en sucre de ses produits, poursuit Juliette Montavon, et l’entreprise a atteint «une réduction de 34% entre 2000 et 2010». Entre 2014 et 2016, la teneur en sucre a été à nouveau réduite de 10%. «Le nouvel engagement mondial prévoit une réduction supplémentaire de 5% de sucres ajoutés d’ici à 2020», indique encore la porte-parole.

Ce programme est également poursuivi et mis en œuvre en Suisse, et doit se poursuivre au moins jusqu’en 2024, lorsqu’un bilan sera tiré. De nouvelles entreprises, fabricants ou distributeurs, l’ont récemment rejoint. «En 2017 uniquement, chiffre Juliette Montavon, Nestlé Suisse a retiré 111 tonnes de sucres ajoutés de ses produits, soit 22 millions de cuillères à café de sucre.» Le programme suivi par le géant de Vevey concerne aussi des yaourts aux fruits, des céréales ou des produits chocolatés.

Reste à savoir si, à l’image de la guerre contre le trafic d’héroïne, de cocaïne ou d’autres substances hautement toxiques, la bataille du sucre peut être gagnée avant que ses effets, en cas de surconsommation, deviennent néfastes pour une partie de la population. Et pour les enfants en particulier. Roland Rossier

Créé: 20.04.2019, 14h50

Comme la cocaïne?

L’addiction au sucre au même niveau que celle à la cocaïne, une exagération? Pour le toxicologue belge Alfred Bernard, rien n’est plus sûr. Selon lui, la comparaison est, a minima, excessive: «La cocaïne est une drogue dure, mortelle, dont la dépendance exige des soins médicaux importants. Sa consommation implique de guérir une dépendance physique, pas une maladie qui survient suite à une surconsommation.» Selon Viridiana Grillo, nutritionniste et diététicienne à l’Hôpital Érasme à Bruxelles, il faut se pencher sur les critères psychosensoriels qui permettent de détecter une addiction. «Ces critères sont au nombre de sept, développés par l’association américaine de psychiatrie. On regarde combien de temps une personne passe à consommer le produit, dans quel contexte, si cela a un impact sur sa vie sociale, etc. Si elle coche au moins trois de ces critères, alors on peut conclure que la substance est addictive. De fait, le sucre peut correspondre à cette définition, mais comme tous les aliments. Aujourd’hui, c’est la mode d’interdire le sucre, or, on oublie qu’on en a aussi besoin.» Ce constat rejoint celui d’Hélène Lejeune, présidente de l’Association des nutritionnistes francophones. Pour elle, l’enjeu réside dans la diminution de notre consommation de sucre mais pas dans sa disparition: «À la différence des drogues dures, nous avons besoin de sucre pour faire fonctionner notre cerveau. Le problème, mais comme pour tout le reste, c’est l’excès.» Matthieu Wieser, Le Soir

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