Paola Gasche, mélange subtil de rigueur et de fantaisie

PortraitL’Italienne est la seule femme de Suisse à diriger un service de pneumologie universitaire.

«J’ai tous les traits de caractère d’une Italienne: j’aime le rire, la spontanéité, la sincérité, l’amitié», confie Paola Gasche, qui se décrit aussi comme une femme de «devoir».

«J’ai tous les traits de caractère d’une Italienne: j’aime le rire, la spontanéité, la sincérité, l’amitié», confie Paola Gasche, qui se décrit aussi comme une femme de «devoir». Image: LUCIEN FORTUNATI

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Difficile de lui ôter le sourire. Il revient, même si elle tente d’avoir l’air sérieux pour la photo. Toujours enjouée, Paola Gasche? «Je le crois! Mais le manque de précision et l’injustice m’agacent. Je deviens cassante. Et si l’on fait quelque chose d’incorrect pour un patient, cela peut me mettre hors de moi.» En dehors de ces situations, la seule femme à diriger la pneumologie d’un hôpital universitaire suisse semble une bonne nature. Un naturel qu’elle endigue «en cultivant rigueur et sens du devoir».

«Interdit aux chiens et aux Italiens»

Fille d’un père vénitien et d’une mère romaine immigrés en Valais, Paola Gasche voit le jour dans la Ville éternelle. «Passer de Rome à Zermatt fut un choc pour ma mère. Pour la naissance, elle a voulu rentrer chez elle.» La fillette passe ses premières années à Rome avant que la famille ne rejoigne Brigue. «La nature, le ski, l’école: je garde de très bons souvenirs du Valais, à l’exception du traitement réservé aux immigrés. J’apprenais à lire et je déchiffrais sur les portes des bars: «Interdit aux chiens et aux Italiens.» Je me rendais compte que ce n’était pas tout à fait normal…»

Élevée chez les sœurs, la petite fille apprend à «travailler et à respecter les consignes. Cela structure l’esprit.» Dans cet environnement «si strict qu’il coupait les ailes à l’originalité», elle garde le souvenir de Loyola, «une maîtresse extraordinaire qui cultivait l’apprentissage par le jeu». À 10 ans, la famille s’installe à Genève où le père, électrotechnicien, élabore les plans des parkings du Mont-Blanc et de Plainpalais. Scolarisée à Notre-Dame du Lac, Paola reçoit des cours d’économie domestique, ponctués par les visites de la baronne Nadine de Rothschild. «Nous apprenions à manger la soupe avec un bouquin sur la tête, à peler une orange avec des couverts, à décortiquer une crevette sans la toucher.» Utile? «Cela m’a appris à être à l’aise en toute situation.»

Le goût de la médecine vient tôt. À 6 ans, en découvrant stéthoscope et sparadraps dans une petite valise rouge, «je me suis dit que je serais docteur». L’adolescente se donnera les moyens pour y arriver. Douée, elle décroche le bac, une maturité fédérale et réussit la première année de médecine aisément. Elle trébuche en deuxième et doit redoubler. «Ma fierté en a pris un coup» – on sent que l’agacement persiste aujourd’hui.

La chirurgie? Exclu pour une femme

Le parcours professionnel sera plus tortueux. Le rêve de devenir chirurgienne se brise lorsque le patron de l’époque lui dit que c’est exclu parce qu’elle est «une femme». Alors qu’elle se réoriente vers la cardiologie, on lui demande de s’engager en médecine interne et de réaliser un stage de pneumologie. Coup de foudre pour cette discipline «qui touche tous les aspects de la médecine». La rencontre avec le professeur Alain Junod fait le reste. «À la différence de bien d’autres, il était bienveillant envers la gent féminine. Il m’a prévenue que ce serait très difficile. Mais lui m’a encouragée.»

À 30 ans, la jeune femme rencontre son futur mari, qu’elle hésite à suivre aux États-Unis. «Comme souvent dans ma vie, j’ai fait mon devoir: j’ai terminé ma formation en pneumologie avant de le rejoindre.» Suivent deux ans et demi à Stanford où elle se forme à la transplantation. Le patron lui donne carte blanche. «En sortant d’une structure aussi rigide que la Suisse, ce fut un vent de fraîcheur… puis de panique. Je me suis demandé si j’en étais capable.» Le jour où son premier article paraît, son chef pose une carte de visite sur le bureau: «Bravo, nous sommes fiers de vous». «Des mots qui changent tout. Ici, a priori rien n’est possible – il faut démontrer que l’on peut y arriver. Là-bas, tout est possible – et l’on accepte que parfois, cela ne marche pas.»

De retour à Genève, Paola Gasche se heurte de nouveau à un mur. Alors qu’elle est revenue pour s’occuper de patients transplantés, on le lui refuse. Elle insiste. On la taxe d’insubordination. «Philippe Morel a trouvé la solution en m’offrant un poste à mi-temps en chirurgie.» À force de patience, Paola Gasche fait son nid. «J’ai développé les actes techniques, comme la bronchoscopie. Cela a très bien marché, mais ce fut une bataille continue.»

Spaghettis à minuit, virées à Rome

En 2013, le poste de chef de service se libère. D’abord, elle n’y pense pas. «Être chef vous éloigne de votre passion: s’occuper d’un patient, se sentir utile. La gestion administrative vous tombe dessus…» Mais un collègue l’encourage et elle est nommée. Paola Gasche remanie le service, encourage chacun à se spécialiser. Dans un hôpital où elle était la 6e femme à devenir cheffe de service, «faire valoir [sa] position hiérarchique n’a pas été facile. Mais aujourd’hui, j’ai une équipe magique. Des jeunes très soutenants. De mon côté, j’essaie de comprendre la situation de chacun et de les soutenir.»

Cette éducation corsetée et cette grande exigence professionnelle l’ont-elles rendue Suisse? «Je ne sais pas. Mais une chose est sûre: tous les ans au moins, il faut que je retourne en Italie. Pour l’ambiance, le sourire, le contact facile. Je ne ressens ce manque viscéral que pour l’Italie.» Sa rigueur laisse-t-elle la place à un peu de fantaisie sur le plan privé? «Oh que oui! Je suis capable de beaucoup de fantaisie et de folie. J’ai tous les traits de caractère d’une Italienne: j’aime le rire, la spontanéité, la sincérité, l’amitié.» Incollable sur les comédies musicales américaines, amoureuse des fleurs, peintre à ses heures, la quinquagénaire aime «la mer, les réunions de famille qui commencent à midi et se terminent avec des spaghettis à minuit.»

Curieuse, elle sait s’éloigner des revues de médecine. «J’aime l’histoire des mœurs, des coutumes, des arts, du mobilier.» Elle veut savoir «comment on mangeait dans l’Empire romain et comment s’habillaient les femmes à la Renaissance». Elle s’intéresse à «l’histoire du chocolat, de la patate, à la découverte des pôles, aux coutumes des Indiens, à la calligraphie, à l’histoire des tissus…»

Mère d’un garçon de 14 ans – un enfant «très désiré, le cadeau de mes 40 ans» – elle a construit un bateau de pirates pour fêter ses 5 ans. Transformé la maison en tanière de sorcière «avec plein de potions magiques colorées» pour ses 6 ans. Et organisé l’année suivante un tour du monde en quatre-vingt minutes «avec une pyramide contenant des (faux) serpents, des malles mystérieuses, une taverne de cow-boy et une pagode japonaise». De la fantaisie, disiez-vous? Une énergie folle en tout cas: «Si l’Italie me manque trop, je peux prendre la voiture dans l’idée de faire les courses à Aoste et me dire en chemin que finalement je vais à Rome!»

Créé: 08.06.2018, 18h21

Bio express

6 décembre 1962
Naissance à Rome.
1er septembre 1971
Arrivée à Genève.
1er mars 1990
Diplôme de médecin.
6 juin 1998
Mariage. «Mon mari et moi aimons cuisiner. En bon Hongrois, il aime la crème. En bonne Italienne, je déteste. Je respecte la tradition. J’aime faire les pâtes moi-même. À Pâques, pas question de ne pas servir d’artichauts frits ou de pastiera, un gâteau napolitain à base de ricotta et de fruits confits.»
1er septembre 1998
Départ à Stanford.
5 mai 2003
Naissance de son fils Elliott. «Je ne voulais pas qu’il fasse de la médecine parce que nous sommes médecins, mais ça l’intéresse.»
1er octobre 2015
Prise de fonction comme chef du Service de pneumologie. S.D.

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