La transmission du coronavirus ou la vengeance du pangolin

EpidémieLe mammifère le plus braconné au monde aurait pu servir de vecteur au Covid-19.

Malgré l'interdiction, le pangolin prisé pour sa chair et ses écailles, se vend à prix d'or sur certains marchés chinois.

Malgré l'interdiction, le pangolin prisé pour sa chair et ses écailles, se vend à prix d'or sur certains marchés chinois. Image: AFP

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On a d’abord accusé la chauve-souris. Puis, les torts ont commencé à être partagés. Depuis une semaine, c’est le pangolin qui fait figure de suspect numéro un. Ce drôle d’animal couvert d’écailles mais dépourvu de dents est soupçonné d’être à l’origine de la transmission du Covid-19 à l’homme. Selon une étude menée par des chercheurs de l’Université d’agriculture du sud de la Chine à Canton, le pangolin, victime du plus grand trafic illégal de mammifères de la planète, pourrait être le chaînon manquant. Autrement dit, un hôte intermédiaire du nouveau virus ayant facilité son passage de la chauve-souris à l’être humain, comme l’explique le professeur Antoine Gessain, virologue et chef de laboratoire à l’Institut Pasteur, à Paris.

L’épidémie de pneumonie de Wuhan, qualifiée de «très grave menace pour le monde» par Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mardi à Genève, a déjà fait au moins 1400 morts. Autant dire que le temps presse pour trouver le ou les coupables. Le rôle de la chauve-souris comme «animal réservoir» – entendez celui qui héberge le virus sans forcément tomber malade – fait quasiment l’unanimité dans la communauté scientifique, poursuit le spécialiste. Reste à savoir comment le coronavirus est passé chez l’homme.

Liaisons dangereuses

«Il faut être en contact avec un fluide d’une bête infectée, que ce soit le réservoir naturel ou l’hôte intermédiaire. En revanche, on ne sait pas si c’est le fait de manger sa viande, de le dépecer ou d’être à proximité d’un individu en vie qui permet la transmission.» Ce que qui est sûr, ajoute Antoine Gessain, c’est que «la vente d’espèces sauvages vivantes dans un espace confiné où la densité de la population est très importante, ce qui est le cas en Chine sur de nombreux marchés, augmente le risque de voir émerger de nouveaux virus. Partout où il y a un contact entre l’homme et l’animal sauvage, il peut y avoir contamination.» Difficile toutefois de bousculer les habitudes culturelles d’un pays où «on mange tout ce qui a quatre pattes, sauf les tables, tout ce qui vole, sauf les avions, et tout ce qui nage, sauf les bateaux», comme le dit le proverbe cantonais, et où l’on privilégie souvent l’achat de viande sur pied.

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L’hôte intermédiaire serait donc un animal proposé sur les étals de Wuhan, d’où est partie l’épidémie en décembre. Or, après avoir testé plus de 1000 échantillons provenant d’animaux sauvages, des scientifiques chinois ont déterminé que les génomes de séquences de virus prélevés sur les pangolins étaient à 99% identiques à ceux trouvés sur des patients contaminés. Aucune certitude pour l’instant. Il faudra attendre les résultats complets des analyses pour valider cette théorie, tempère le scientifique. Mais cette hypothèse est plausible, estiment d’autres chercheurs. En octobre dernier, la revue «Viruses» publiait une étude mettant en évidence la présence de nombreux virus, dont des coronavirus, chez des pangolins malais saisis par les douanes chinoises, et confiés au refuge animalier de Canton.

Pangolin, qui es-tu?

Déjà traqué pour sa chair (paraît-il délicate), ses écailles aux prétendues vertus thérapeutiques dans la pharmacopée chinoise et vietnamienne et son cuir pour en fabriquer des ceintures, voilà donc notre étrange quadrupède aux allures préhistoriques dans le collimateur des autorités sanitaires. Cet animal «éminemment pacifique qui ressemble à un artichaut à l’envers avec des pattes, prolongé d’une queue à la vue de laquelle on se prend à penser qu’en effet, le ridicule ne tue plus», comme le décrivait Pierre Desproges – avant de s’excuser en 1986 de s’être moqué de lui – est un mammifère d’Afrique et d’Asie de la taille d’un gros chat qui se nourrit de fourmis et de termites.

La poule aux œufs d’or

Ce noctambule fort sympathique au physique certes peu avantageux est protégé, mais très prisé sur le marché noir. Craintif et solitaire, l’animal se roule en boule lorsqu’il se sent menacé, une proie facile pour les braconniers, puisqu’il suffit de se pencher pour le ramasser. Le pholidote, son petit nom en grec ancien, c’est la poule aux œufs d’or. Un kilo de ses précieuses écailles qui le protège de tous les prédateurs – sauf de l’homme – se monnaie plus de 1000 francs sous le manteau. Quant aux fins gourmets asiatiques, ils sont prêts à payer plus de 2000 francs l’individu pour satisfaire leurs papilles. Son commerce, strictement interdit par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) depuis 2016 est (en théorie) passible de 10 ans de prison en Chine. Il fait partie de la liste des animaux sauvages dont le commerce a été suspendu par Pékin le 26 janvier en raison des suspicions de transmission virale à l’homme.

Braconné à outrance ces dernières années en Asie, ce plantigrade bigleux comme une taupe est au bord de l’extinction. Pour répondre à la demande, le trafic s’est donc déplacé sur le continent africain, où l’on en massacre désormais entre 500000 et 2,7 millions par an dans les forêts de 14 pays d’Afrique centrale, comme le Gabon, le Cameroun ou la RDC, selon une étude publiée dans la revue «Conservation Letters». En avril 2019, les autorités de Singapour ont fait une saisie record de 25 tonnes d’écailles de pangolins en provenance du Nigeria et à destination du Vietnam. Et des dizaines de milliers de ces petites créatures, mortes ou vivantes, sont régulièrement découverts par les douanes asiatiques. Ce qui en fait l’espèce la plus braconnée au monde, largement devant les éléphants ou les rhinocéros, pourtant beaucoup plus médiatisés, souligne l’ONG américaine WildAid. Ces saisies, relève Interpol, ne représente qu’une fraction de ce commerce illicite. Seul 10 à 20% de cette contrebande est mise à jour par les autorités.

Si le rôle du petit fourmilier écailleux dans la transmission du Covid-19 est toujours sujet à caution, son existence, elle, est réellement en danger. Si son implication devait être confirmée, cela permettrait de supprimer les contacts avec ce vecteur du Covid-19. Autrement dit, il subirait le même sort que la civette masquée, hôte intermédiaire du SRAS, qui a fait 774 morts dans le monde entre 2002 et 2003. Des millions d’entre elles avaient été éliminées et sa consommation interdite en Chine. Mais, à terme, la peur liée à cette crise sanitaire pourrait peut-être s’avérer salutaire pour le pangolin. Comme pour la civette, certains regarderont à deux fois avant de le passer à la casserole. À défaut, elle aura permis de mettre en lumière le combat de cet animal pour sa survie qui a même sa journée mondiale, «l’occasion pour les personnes du monde entier de s’unir pour sensibiliser tout un chacun à ces mammifères uniques et à leur situation critique», explique Lisa Rolls, coordinatrice de la campagne du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) «Wild for Life». Ironie de l’histoire, cette journée célébrée dans le monde entier a lieu ce samedi 15 février.

Créé: 15.02.2020, 16h53

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