Bogousslavsky dénonce le diagnostic précoce de l'alzheimer

Santé publiqueMondialement connu, le spécialiste dresse son état des lieux sur cette démence.

Le professeur Bogousslavsky s’interroge: «Pourquoi dire à quelqu’un qu’il aura une maladie incurable dans x années?»

Le professeur Bogousslavsky s’interroge: «Pourquoi dire à quelqu’un qu’il aura une maladie incurable dans x années?» Image: Chantal Dervey

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Le professeur Julien Bogousslavsky continue son travail en neurologie, mais hors du monde académique depuis près de dix ans. Il travaille à la Clinique Valmont, à Glion, et à celle de Montchoisi, à Lausanne, au sein du Neurocentre du groupe Genolier, «la seule consultation mémoire transcantonale», dit-il. Interview avant sa conférence sur l'alzheimer.

Quoi de neuf sur l'alzheimer?

D’abord une excellente nouvelle: la maladie ne progresse pas. Selon les statistiques récentes, elle serait stable, et même en diminution dans certains pays. C’est dû à un double phénomène. D’une part, longtemps l’augmentation résultait du fait que la maladie était mieux reconnue, pas forcément parce que les cas étaient plus nombreux. Dorénavant, les diagnostics sont fiables à 95%, ce qui supprime cet effet d’augmentation. D’autre part, une meilleure prise en charge empêche d’arriver au stade de démence. Malgré le vieillissement de la population, un alzheimer n’est pas inéluctable: une Néerlandaise de 115 ans est décédée sans aucune lésion de ce type dans son cerveau.

Ce mois, des Espagnols avancent que des mycoses seraient à l’origine de l’alzheimer. Le mois dernier, un chercheur anglais suggérait la transmissibilité de la maladie. Qu’en pensez-vous?

Le lien infections-alzheimer est un serpent de mer. La borréliose, transmise par les tiques, a aussi été évoquée. L’hypothèse de la transmissibilité a fait la une des tabloïds anglais parce que des patients ayant développé la maladie de la vache folle avaient des lésions similaires à celles de l’alzheimer. Ce n’est pas parce que la pathologie de Creutzfeldt-Jakob est contagieuse à travers un prion que l’alzheimer l’est!

Quelles sont les lésions synonymes de l’alzheimer?

En l’état actuel des connaissances, soit une accumulation de protéines Tau, soit des dépôts d’amyloïde dans les neurones et les vaisseaux sanguins. Il s’agit d’un constituant normal de l’organisme. Mais s’il s’accumule, il finit par détruire la cellule.

Un traitement consisterait en la destruction de ces dépôts…

C’est la piste, qui n’a pas encore de réel succès. Une attaque d’anticorps contre l’amyloïde semble donner des résultats sur les patients au tout début de la maladie.

Quid d’un vaccin?

Une étude d’il y a quinze ans, à Zurich, a montré des effets secondaires intolérables, notamment des méningites.

C’est aussi risquer d’abîmer l’amyloïde, qui a sa place!

Remarque sage, que peu de chercheurs font.

Y a-t-il des excès?

Je viens d’un milieu académique favorable à la recherche. Mais il y a parfois des délires, comme penser qu’on vivra 1000 ans en attaquant les gènes du vieillissement. La prise en charge entre malades de l’alzheimer et d’autres démences varie peu. Pourquoi faire toutes les analyses? Cela n’a pas d’utilité pour le patient, mais pour les chercheurs. Il faut avoir l’honnêteté de le dire, sans faire miroiter qu’en subissant une ponction lombaire les choses iront mieux pour les malades. Ils sont capables de l’entendre et de choisir.

Contre l’opinion dominante, vous n’êtes pas favorable à un diagnostic précoce?

Pourquoi dire à quelqu’un qu’il aura une maladie incurable dans x années? Je ne vois pas l’intérêt tant qu’il n’y a pas de traitement.

Et la prise en charge rapide?

Celle autre que médicamenteuse, une fois les symptômes déclarés: le coaching est très important. Il dépendra d’une personne à l’autre, avec des aspects physiques (par exemple faire 10 minutes de gym matin et soir) et mentaux. Lire sera plus bénéfique que de regarder la TV. Il faut varier les activités. Un de mes patients, en EMS, est sorti chaque jour par sa compagne. Il est frappant qu’il ne se dégrade pas. Faut-il investir toute son énergie et sa vie? C’est une question de choix personnels. Une étude sur des nonnes ayant légué leurs cerveaux montre que les dépôts d'amyloïde seuls n’avaient pas suffi à révéler l'alzheimer. Contrairement à celles qui avaient, en plus, fait des AVC. Agir sur les facteurs de risque des AVC (obésité, diabète, fumée, alcool, etc.) est la seule prévention.

En 2012, vous avez soigné Pierre Hegg, ex-boss du LHC. Sa femme regrette que vous ne soyez plus au CHUV. Vous aviez détourné 5 millions, avez remboursé et avez été jugé (lire ci-dessous). Des regrets pour votre carrière?

J’ai fait de la recherche au moment où je pouvais donner ce que j’avais de mieux, et cela m’a réussi. Maintenant, je suis au bon endroit pour faire profiter les malades de mes connaissances et de mon expérience. J’ai été mis au ban par les journalistes et les autorités, jamais par les patients. Je leur en suis reconnaissant. J’ai certes plus d’activités cliniques qu’avant, mais je fais encore de la recherche, dans un réseau autre que celui académique. Je suis resté rédacteur en chef de la Revue européenne de neurologie et dirige une collection de livres scientifiques. Mais ceux qui pensent que j’ai continué à travailler comme si rien ne s’était passé ont une vision simpliste qui ne tient pas compte des répercussions sur moi et ma famille.

Créé: 29.10.2015, 13h24

Infos

«Quoi de neuf dans l’Alzheimer?» conférence publique, mercredi à 18h30, au Lausanne-Palace. Sur inscriptions uniquement jusqu’à lundi au 021?962?37?01
ou à neurocentre@gsmn.ch

Parution d'un roman

A côté de son activité médicale, le professeur Bogousslavsky se révèle en auteur: son roman, Le bibliophile, sort en effet ces jours aux Editions Imago.
«Ce récit décrit avec une grande sensibilité une passion impérieuse et raffinée, celle des livres rares, retraçant sa genèse, évoquant ses plaisirs et ses écueils…», explique la 4e page de couverture. Ce livre,qui semble d’inspiration autobiographique, évoque une facette du neurologue, son attachement aux ouvrages précieux. 24?heures se penchera prochainement sur ce texte.

Les Editions Imago décrivent ainsi son parcours: «Julien Bogousslavsky, éminent bibliophile, professeur de neurologie de réputation mondiale, directeur du Centre des maladies du cerveau au groupe Genolier, en Suisse, a publié de nombreuses études scientifiques et plusieurs ouvrages aux Editions Imago.»

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