Sami Kanaan: «Le Grand Théâtre est pris en otage»
La commission des finances vient de refuser la subvention cantonale pour l'institution lyrique. Selon le conseiller administratif en charge de la Culture, l'accord entre la Ville de Genève et le Canton est dès lors mis en péril.

La semaine passée, le président du Conseil d'Etat, François Longchamp, annonçait qu'un accord sur l'avenir du Grand Théâtre était en passe d'aboutir avec la Ville de Genève, pour une gouvernance partagée, dans le cadre de la répartition des tâches entre Ville et Canton. Mais, mercredi soir, le ciel s'assombrit au-dessus de l'institution lyrique. La Commission des finances du Grand Conseil annonce qu'elle refuse d'entrer en matière sur la subvention cantonale de 3 millions pour 2017, ainsi que pour 2018. Chargé de la Culture, le conseiller administratif Sami Kanaan regrette ce qu'il considère comme «une prise en otage» du Grand Théâtre.
Il y a encore 24 heures, la Ville de Genève et le Canton semblaient être à bout touchant pour un accord de coopération sur le Grand Théâtre. La remise en cause de la subvention cantonale met-elle en péril les négociations?
C'est évident. Les négociations, qui évoluaient positivement, se trouvent mises dans une situation très difficile. Un accord est impossible si le Canton n'honore pas ses engagements réitérés depuis 2013. J'espère vivement que cette décision puisse être modifiée rapidement.
En 2015, les députés PLR ont voté une subvention au Grand Théâtre et le crédit de construction pour la nouvelle Comédie dans l'espoir de voir le Canton prendre seul le contrôle du Grand Théâtre. La décision de mercredi a tout l'air d'un retour de bâton…
C'est un coup de force et un désaveu du Conseil d'Etat; on sent l'approche des élections cantonales. Dans les faits, cette décision prend en otage directement le Grand Théâtre et le place dans une crise financière à brève échéance.
Avant cela, la Ville et le Canton, en tout cas le Conseil administratif et le Conseil d'Etat, étaient proches d'un accord. Concrètement, sur quoi portait-il?
L'idée de base de l'accord est de réviser les statuts de la Fondation du Grand Théâtre avec, à la clé, un partage avec le Canton du pouvoir au sein du conseil de fondation à hauteur de 50/50, un partage du budget. Plusieurs points restaient à finaliser, comme la mesure exacte du périmètre budgétaire concerné ou la présence des communes genevoises dans le futur conseil. L'élément clé demeure le calcul de la facture et le transfert des moyens via la «bascule fiscale» prévue dans la loi cantonale sur la répartition des tâches (LRT).
Quel sort serait réservé au personnel?
Actuellement, il dépend de deux statuts: celui de la Fondation et celui de la Ville, plus favorable. Nous maintiendrons les droits acquis pour le personnel municipal en place, mais il faudra certainement se pencher sur un statut unique pour les futurs employés, aussi favorable que possible.
Que changerait cet accord pour les usagers du Grand Théâtre?
A court terme, rien. En revanche, ce partenariat serait de nature à pérenniser l'institution et à lui donner du souffle pour mieux relever les défis du futur. Si tout s'arrange, 2019 pourrait être une année phare qui verra un Grand Théâtre rénové, doté d'une une nouvelle direction, d'un nouveau conseil, d'une légitimité démocratique accrue et des moyens nécessaires à son budget artistique. A condition bien sûr que les trois millions de la subvention cantonale soient maintenus. Mais plus largement, cet accord, s'il est voté par le Conseil municipal, puis par le Grand Conseil, manifestera l'attachement de la classe politique à cette institution, essentielle pour la prospérité de Genève.
Si le Canton entre dans le conseil de fondation que devient le fameux désenchevêtrement des tâches promis?
Je ne suis pas sûr qu'on soit forcément plus heureux lorsqu'on est tout seul chez soi. La loi sur la répartition des tâches prévoit d'ailleurs des tâches exclusives, complémentaires ou conjointes. Depuis 2011, j'ai toujours plaidé pour un partenariat culturel avec le Canton et les communes, notamment pour les grandes institutions. Avec le Canton, nous collaborons très naturellement et depuis longtemps, notamment dans le cadre de l'Orchestre de la Suisse romande ou du Mamco, et tout se passe très bien.
Jusqu'ici la culture n'est pas dans l'ADN du Canton. Pourquoi lui faire le cadeau d'une cogestion du Grand Théâtre?
Au plan scientifique, l'ADN n'est pas figé. Il évolue, même si cela prend du temps. En ce qui concerne la culture, c'est un domaine trop important pour en faire l'objet de chasses gardées. C'est un facteur clé d'attractivité. Elle donne du sens. Jusqu'ici, pour des raisons historiques, la Ville s'est occupée seule du domaine. En tant que ville centre, elle distribue largement ses prestations à des personnes n'y habitant pas. On les a chiffrés. Elles représentent 120 millions alors que la péréquation intercommunale ne nous rapporte que 12 millions. Il faudra bien corriger un jour de ce déséquilibre.
C'est justement l'objet de vos discussions avec le Canton sur la redistribution des tâches, non?
Oui, mais il y a une divergence sur l'enjeu fiscal! A la fin de la redistribution des tâches, une bascule fiscale est prévue. Les charges transférées au Canton ou aux communes devront être accompagnées par le transfert des moyens nécessaires. Une approche saine et logique de la bascule fiscale serait que le transfert (partiel ou complet) du Grand Théâtre et de l'OSR, voire de la BGE, se traduise par une nouvelle répartition aussi de la charge fiscale sur l'ensemble des contribuables afin de garantir à la fois l'équité fiscale et la légitimité démocratique de ces transferts. Mais le Canton a une autre interprétation autour de la bascule fiscale et cette divergence empêche un transfert complet de l'institution.
Apparemment pour le Canton, un partage du Grand Théâtre serait une solution intermédiaire. En attendant une reprise complète comme à Zurich…
Le canton de Zurich a mis le prix pour avoir entièrement l'Opéra. Il finance à hauteur de plus de 430 millions par année les charges de ville-centre de la Ville de Zurich. Mais l'avenir est ouvert et si en parallèle la Ville de Genève et les autres communes obtenaient des prérogatives dans d'autres domaines de l'action publique, ainsi qu'un rééquilibrage des charges, un tel scénario ferait sens.
Les discussions avec le Canton sur la Bibliothèque de Genève sont au point mort. Pourquoi?
Il y a eu entre nous un malentendu, mais il sera bientôt levé. Là aussi, je suis favorable à un partenariat avec le Canton et l'Université. Pourquoi ne pas créer une fondation de droit public pour gérer cette institution?
Les grandes institutions rayonnent au-delà des frontières cantonales. Comment intégrer cette donnée dans nos institutions culturelles?
L'intégration de la Région est un défi, mais ce débat doit se faire. Les habitants du canton de Vaud par exemple consomment pour 30 millions de prestations de la Ville et ne payent pas un sou pour elles, à la différence des frontaliers. Ce n'est pas normal. Zurich a réussi à faire participer les cantons avoisinants au financement de ses charges, pourquoi pas Genève avec Vaud?
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