Votre navigateur est obsolète. Veuillez le mettre à jour avec la dernière version ou passer à un autre navigateur comme ChromeSafariFirefox ou Edge pour éviter les failles de sécurité et garantir les meilleures performances possibles.

Passer au contenu principal

Roman graphique«Sa Majesté des mouches» reprend des couleurs

Sur une île déserte, une bande de gamins rescapés d’un crash aérien vont devoir se débrouiller seuls.
Abonnez-vous dès maintenant et profitez de la fonction de lecture audio.
BotTalk

Le voilà, l’événement qui va nous permettre d’oublier que l’été nous abandonne, sans même se retourner. On parle d’une bombe éditoriale proposée sous la forme d’un pavé de plus de 300 pages. Roulements de tambour: Aimée de Jongh, dessinatrice et scénariste néerlandaise qui aligne depuis quelques années les albums exceptionnels («L’obsolescence programmée de nos sentiments», «Jours de sable», «Soixante printemps en hiver») s’est emparée de «Sa Majesté des mouches», roman dystopique imaginé par William Golding, paru en 1954, pour signer un album envoûtant.

Mettre en images cette œuvre phare de la littérature anglo-saxonne, l’artiste trentenaire (elle est née en 1988) en rêvait depuis longtemps: «J’ai découvert cette histoire à l’école, dans le cadre de mes cours d’anglais. J’avais 14 ans. Nous devions étudier des classiques tels que «1984», «La ferme des animaux» et bien entendu «Sa Majesté des mouches». Je suis immédiatement tombée amoureuse de ce livre racontant le destin de jeunes garçons qui, à la suite d’un crash aérien dont ils sont les uniques survivants, sont contraints de retourner à l’état sauvage sur une île déserte. Il était tellement différent de tous ceux que je connaissais à l’époque! C’est une intrigue portée par un style très visuel. Les paysages de l’île tropicale sont impeccablement décrits. On perçoit à la fois toute leur beauté et leur étrangeté. C’était inédit pour moi.»

Refus d’adaptation

Dans un français impeccable auquel une légère pointe d’accent confère un ton fort chaleureux, notre interlocutrice poursuit: «Dès 2010, après mes études, j’ai commencé à faire des BD, des romans graphiques. J’étais une parfaite inconnue, mais ça ne m’a pas empêchée de rapidement contacter l’éditeur de William Golding pour proposer une adaptation. Nous étions en 2013. On m’a répondu que ça n’était pas possible, car les droits étaient déjà réservés pour une éventuelle adaptation en BD. Vrai ou faux? Je n’en sais rien, mais ce qui est certain, c’est que la famille de Golding ne souhaitait pas m’accorder l’autorisation…» Un refus, plutôt sec, qui ne va cependant pas décourager Aimée de Jongh.

Aimée de Jongh, autrice et dessinatrice.

«Dans les années suivantes, j’ai réessayé. Encore et encore. Sans résultat. Et puis, il y a deux ans de cela, la situation a évolué: j’ai reçu un e-mail de l’éditeur de Golding dans lequel on me demandait si j’étais encore intéressée. Je suis restée sans voix. Pas plus de quelques secondes… Puis j’ai répondu par l’affirmative dans la minute suivante.»

Une «passion sincère pour l’œuvre»

On lui glisse que ce brusque changement d’attitude est probablement dû à la qualité de ses ouvrages les plus récents. Un silence s’installe avant qu’elle ne réponde: «Je ne suis pas sûre de ça. Bien sûr, j’ai envoyé mes albums à la famille et à l’éditeur à Londres. Est-ce que ça leur a plu? Je n’ai pas entendu de commentaires particuliers, je pense en revanche qu’ils avaient désormais confiance en moi. Mon obstination à les relancer durant près d’une décennie a fini par payer. Ça les a probablement rassurés sur mes intentions, sur ma passion sincère pour l’œuvre.»

Deux ans après avoir obtenu l’indispensable agrément, Aimée de Jongh a donc déjà finalisé son projet. Une véritable prouesse étant donné l’ampleur de celui-ci! «C’est vrai que je travaille rapidement. D’abord parce que je consacre tout mon temps à ça (rires). De longues journées, des soirées aussi… Autre élément non négligeable, j’ai travaillé par le passé pour le cinéma d’animation. Dans ce domaine, c’est important d’aller vite, de se montrer efficace. Une image en elle-même n’est pas si importante que ça. C’est l’ensemble, la somme des images, qui va compter. J’applique cette règle à la bande dessinée. Je ne fais pas de croquis préparatoires, je commence immédiatement à dessiner. Je corrige mes erreurs dans la foulée et je passe à l’image suivante. Parfois, je peux donc produire jusqu’à deux pages par jour.»

Ce travail imposant, né d’un lointain souvenir de lecture, repousse les limites du récit d’aventures initiatiques. Le récit, si l’on en croit Aimée de Jongh, n’a rien perdu de sa puissance, septante ans après sa parution. «Je pense que de nombreuses situations évoquées dans le livre demeurent d’actualité. Le thème essentiel est le suivant: la couche de civilisation avec laquelle l’humain masque sa barbarie naturelle est extrêmement mince. Je vous ferai grâce d’énumérer les drames et les graves conflits auxquels notre monde est confronté chaque jour et qui vont dans ce sens.»

Thèmes très contemporains

Elle soupire: «Sans parler des réseaux sociaux. La plupart du temps, les gens se dissimulent derrière des pseudonymes et se croient autorisés à se montrer vindicatifs et ne pas hésiter très longtemps à tenir des propos terrifiants vis-à-vis de ceux qui ne pensent pas comme eux. Cette réalité, on la retrouve, d’une certaine manière, dans le livre. Il y a cette scène où Jack, l’un des protagonistes du roman, et son groupe se peignent le visage. Le résultat est une espèce de masque de camouflage. On peut penser, vu leur jeune âge et surtout l’absence d’adultes censés leur poser des limites, qu’il ne s’agit que d’un jeu. C’est bien plus que ça: ils veulent devenir invisibles afin de se mettre dans les meilleures dispositions possibles pour partir à la chasse. Avec la ferme intention de tuer, pour se protéger et pour se nourrir, les animaux qu’ils croiseront. Et dès ce moment-là, leur violence ne va jamais cesser de croître pour les mener loin de leur but premier.»

Promise à devenir l’un des phénomènes éditoriaux les plus commentés de la rentrée, cette détonante adaptation de «Sa Majesté des mouches» va paraître simultanément dans de nombreux pays. «Il ne faut pas s’illusionner: le mérite en revient à William Golding plutôt qu’à moi. Après, je suis super fière d’être associée à cette œuvre grâce à ce projet. C’est un livre connu dans le monde entier. Sa réputation est énorme! Pour l’heure, mon adaptation devrait être traduite et publiée dans 25 pays! C’est une sensation étrange. D’ailleurs, Dargaud, mon éditeur français, m’a dit que c’était la première fois qu’il voyait ça. Oui, vraiment, c’est bizarre!»

La voie tracée par les femmes

Cela fait un moment qu’on le souligne, et le présent album le confirme: après avoir longtemps été confinées dans l’ombre, les femmes imposent désormais leur vision artistique sur le devant de la scène de la bande dessinée contemporaine. Ce qui n’a rien pour déplaire à Aimée de Jongh: «Oui, je suis très heureuse de constater que les femmes autrices, dessinatrices jouent désormais un rôle plus important dans le neuvième art. Avant les BD, sans renier leurs qualités graphiques et narratives, toutes ces histoires de pirates, de cow-boys, de pilotes automobiles, d’aventuriers hypervirils semblaient avant tout destinées aux garçons. Moi, à 35 ans, je n’éprouve aucune nostalgie, car je n’ai pas connu la BD de cette époque, principalement parce qu’elle ne m’était pas destinée. Aujourd’hui, lorsque j’achète une BD, elle est souvent signée par une femme. Mon choix n’est pas militant, mais il faut admettre que les histoires proposées par mes consœurs sont souvent plus intéressantes, plus personnelles, avec un dessin qui s’affranchit élégamment des codes autrefois en vigueur. On a besoin de ce type de voix et je suis fière de faire partie de cette vague.»

Newsletter
«La Tribune des livres»
La «Tribune de Genève» vous propose des partages de lectures, des critiques, l’actualité du livre, des reportages et vos coups de cœur.

Autres newsletters