Littérature suisse et arnaquePascal Janovjak raconte une folle mystification en haute mer
L’auteur né à Bâle se penche sur un tour de passe-passe géant: la disparition de 200’000 tonnes de pétrole brut, envolés d’un tanker qui a coulé en 1980.

Le 16 janvier 1980, le Salem coule au large du Sénégal, avec 200’000 tonnes de pétrole à son bord. C’est cinq fois la cargaison de l’Erika, qui souillera 400 kilomètres de côtes françaises dix-neuf ans plus tard. À Dakar, on se prépare à la marée noire du siècle, mais aucune nappe huileuse ne flotte à l’horizon. C’est donc plutôt l’arnaque du siècle que flairent les assurances à qui l’on réclame plus de 50 millions de dollars, la valeur d’une cargaison qui, selon toute vraisemblance, n’est plus dans le bateau.
Pascal Janovjak, écrivain né à Bâle et installé à Rome, raconte cette stupéfiante mystification dans «Le voyage du Salem», un roman passionnant qui scrute à la fois les horizons maritimes et intérieurs. Dans «Le Zoo de Rome» tout juste reparu en poche, pour lequel il a reçu le Prix du public de la RTS, le Prix Michel- Dentan et un prix suisse de littérature, il entrecroisait le destin de ce luxuriant parc animalier né en 1911 au cœur de la capitale italienne, et un moment de la vie de deux personnages contemporains foulant ses allées décaties. Dans son dernier roman, il convoque à nouveau un double dispositif narratif.
Prendre le large
Le récit s’ouvre avec un écrivain – qui ressemble beaucoup à l’auteur sans être tout à fait lui – qui raconte sa fascination pour l’histoire du Salem, découverte des années auparavant chez un bouquiniste de Dhaka au Bangladesh. Le souvenir de cette supercherie à l’audace au moins aussi grande qu’un tanker ressurgit, car l’écrivain a besoin d’air. Confiné à cause du Covid, il n’en finit pas d’étouffer dans son appartement romain, durant la première vague de la pandémie, puis les suivantes, d’abord avec sa femme et sa fille, puis tout seul lorsqu’elles partent respirer à la campagne. Il développe alors une véritable obsession pour le pétrolier.
Exhumant des documents, il retrace les routes du négoce pétrolier, les transactions opaques liées au transport de l’or noir, et tente de faire toute la lumière sur l’affaire en envoyant des «bouteilles à la mer» à «des tribunaux africains, des bibliothèques américaines, des compagnies d’assurances anglaises». Il construit ensuite son récit, rapprochant son activité d’écrivain de la contrebande, qui consiste à «détourner» la matière première piochée dans de vieux récits et articles.
Piquer la rouille
Parmi les détournements, il invente un second fil narratif mettant en lumière les manœuvres qui triment dans le ventre ou sur le pont du navire, par le biais d’un carnet fictif tenu par un Tunisien dont le rôle est de piquer, un centimètre après l’autre, la rouille qui mange le pont. Le jeune homme a quitté sa campagne natale avec son frère, qui a également embarqué sur le Salem, parce que «dans notre village, il n’y avait plus d’histoire à raconter». À bord du tanker parti du Koweït les soutes gonflées pour rallier l’Europe, ils en découvriront bientôt une énorme, d’histoire. Car ces hommes de l’ombre qui n’ont rien à perdre auront leur rôle à tenir, et peut-être tout à gagner, dans la fin précipitée du navire.
L’auteur crée un rapprochement entre cette supercherie et celle du navigateur Donald Crowhurst, devenu fou pour avoir voulu simuler un tour du monde fictif. Le marin tenait deux journaux de bord: l’un où il imaginait sa trajectoire supposée, l’autre où il consignait sa vraie position. Pascal Janovjak en profite pour relever l’intéressant rôle de la preuve écrite dans la navigation, à une époque où l’on ne pouvait pas suivre les bateaux à la trace.
Là où l’auteur aurait pu imaginer une enquête de type journalistique, ou un roman à suspense haletant enchaînant les rebondissements, il a préféré s’attacher aux humains ballottés en mer, et complexifier le propos en le rattachant à un présent alors étiré par une pandémie qui semblait ne jamais devoir cesser. Son choix permet d’élargir la réflexion au-delà du simple fait divers.
Face à une planète paralysée, évoquer le sort d’un pétrolier qui a coulé plusieurs décennies auparavant lui semble, un moment, dérisoire. L’écrivain cite Brecht, qui comparait les auteurs refusant de s’occuper des problèmes les plus importants de la société à «des peintres qui couvriraient de natures mortes les parois d’un navire en perdition».
Cela lui permet au contraire de réaffirmer le pouvoir salvateur de la littérature et de l’imagination, avec, en bouée de sauvetage, le mystère d’un navire qui coule. Depuis, la vie a recommencé sa folle course, comme les pétroliers sur les mers. Le prix du baril de brut a repris une importance capitale, et les clandestins et petites mains hantent toujours les navires.
«Le voyage du Salem», Pascal Janovjak, Éd. Actes Sud, 204 p.
«Le Zoo de Rome», Pascal Janovjak, Coll. de poche Babel, Éd. Actes Sud, 256 p.

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