Passer au contenu principal

Blues des années 30Robert Johnson, la légende d’un vagabond glorieux

Deux récentes biographies en français narrent la carrière d’étoile filante du bluesman ambulant, mort à 27 ans en 1938.

L’une des trois photos authentifiées de Robert Johnson, connue sous le nom de «studio portrait». Elle date de l’été 1936
L’une des trois photos authentifiées de Robert Johnson, connue sous le nom de «studio portrait». Elle date de l’été 1936
DR

L’édition française s’est entichée du blues sudiste des années 30, si rustique, si chaud, si bon. Voilà une preuve de bon goût. Viennent en effet de sortir deux biographies du mystérieux, magnifique et influent Robert Johnson. Empoisonné par un mari cocu en 1938, Robert Johnson, c’est 27 ans de vie sur notre Terre; 29 chansons gravées, mille fois scrutées, pillées, reprises; c’est aussi dix doigts longs et agiles; trois photos connues; et une cascade de bitures autant que de conquêtes féminines. Johnson, c’est un vagabond génial à la carrière éclair autant que flamboyante, pleine d’ombres et de légendes. Il fallait bien deux biographies pour démêler tout ça.

Et le Diable, alors?

En préambule, finissons-en avec cette maudite histoire de pacte avec le diable. Rappel de la fake news: Johnson, qui n’est encore qu’un pauvre gamin du Sud, rêve de devenir musicien. Dans son bled du Mississippi, il bade les concerts de ses aînés: Son House et Willie Brown. Souffle laborieusement dans son harmonica et gratouille maladroitement sur sa guitare. Le talent, s’il est là, se cache bien.

À 20 ans, le jeune homme disparaît. Quand il revient deux années plus tard, le voilà devenu un chanteur émouvant et un guitariste à la technique époustouflante et innovante. Véritable juke-box ambulant, il blasphème, courtise et picole, sait tout jouer, tout chanter, avec style et ferveur.

De là à imaginer que cette fraîche maestria musicale est d’origine satanique, il n’y a qu’un pas que la rumeur s’empresse de franchir, sans doute avec l’aide de Robert lui-même. Après tout, le blues reste la musique du diable, honnie en chaire par tous les révérends du pays. Après tout, Johnson a dans son répertoire une chanson nommée «Cross Road Blues». Et dans la culture vaudoue, qui baigne encore le delta, la croisée des chemins a une aura surnaturelle. C’est là que, sur les coups de minuit, on croise parfois Papa Legba, sorte d’inquiétant concierge entre notre monde et celui des ombres, qui se propose de troquer votre âme contre la gloire.

Robert a-t-il accepté de dealer avec le Malin? Mais non, banane! Ces trucs-là n’existent pas. Ses biographes éclairent d’ailleurs la chronologie de ses deux années d’éclipse. À la mort de sa jeune épouse en couches, le jeune Johnson, anéanti, décide de quitter la région pour aller chercher son papa, qu’il ne connaît guère. Il ne se trouve pas de père biologique, mais un papa putatif en la personne de Ike Zimmerman, guitariste amène et accompli, qui le prend sous son aile en lui apprenant l’art et la manière.

Gnole et couvert

Bob en veut. Il bosse comme un dingue. Il a une oreille inouïe aussi, qui lui permet de reproduire n’importe quelle chanson entendue entre deux portes. Pas de démon, donc. Mais un don et de l’application.

Le jeune bluesman joue partout. Chez les gens, chez le barbier ou l’épicier, dans les rues, les bals et kermesses, les bouis-bouis et tavernes. Parfois pour quelques dollars, parfois juste pour la gnole et le couvert. Il se déplace en permanence, seul ou avec des complices de passage, dans tout le Sud, dort à la belle étoile ou chez ses maîtresses.

Sa réputation grandit. Il enregistre deux fois, 29 titres au total, dans des chambres d’hôtel aménagées en studio de fortune, à San Antonio et Dallas. Tout seul à la guitare, deux prises par titre maximum. Les disques, excellents, se vendent bien. Payé à la chanson à l’issue de sa mise en boîte, l’artiste ne touche bien sûr pas un cent de droits d’auteur.

Et puis un jour à Greenwood, entre Memphis et Jackson, Bob séduit la femme mariée de trop. L’époux jaloux glisse du poison – strychnine ou naphtaline, selon les versions – dans le whisky du chanteur. Qui le siffle sans sourciller. Sans doute déjà rongé par un ulcère, il agonise dans d’horribles douleurs trois jours durant. Le corps est mis dans une boîte; la boîte dans un trou creusé dans le cimetière voisin. Pof, pof. Formalités et cérémonie minimum. La légende va pouvoir éclore.

La fiction et l’université

Un mot pour finir sur les deux biographies sorties il y a peu en français, dont les styles s’opposent radicalement. «Et le diable a surgi», des chercheurs américains Bruce Conforth et Gaye Dean Wardlow, est le résultat de décennies d’enquêtes et de recherches minutieuses. D’où un travail pointilleux et furieusement documenté, qui fleure plus la bibliothèque d’université que le bourbon de contrebande.

Dans «La ballade de Robert Johnson», en librairie cette semaine, le romancier québécois Jonathan Gaudet opte pour une fiction à partir d’étapes avérées de la vie du musicien. En 29 chapitres aux noms des 29 chansons de Johnson, il construit un récit choral, où les voix des proches, exégètes et conquêtes amoureuses se mêlent pour narrer cette existence éblouissante et chaotique.

«Et le diable a surgi» de Bruce Conforth et Gaye Dean Wardlow, Éd. Castor Music, 352 pages.«La ballade de Robert Johnson» de Jonathan Gaudet, Éd. Le mot et le reste, 383 pages«King of the Delta Blues Singer» Intégrale publiée par Columbia en 1961, rééditée maintes fois depuis.

1 commentaire
    Baron Samedi

    Quand Keith Richards a entendu jouer Robert pour la première fois, il a cru qu’il y avait DEUX guitares. Lorsqu’on lui a dit qu’il n’y en avait qu’une, si si promis juré, il a répondu « pas possible, ce mec devait avoir deux cerveaux !! »

    L’anecdote est authentique et facilement vérifiable...