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ThéâtreRetour en salle pour un huis clos féminin aux confins du désir et du pouvoir

Avec son Studio d’Action Théâtrale, Gabriel Alvarez revient à l’un de ses auteurs de prédilection, l’Anglais Howard Barker, dont il avait déjà monté deux pièces en 2015.

Au Galpon, Justine Ruchat et Clara Brancorsini fouillent les rapports de domination, y compris sexuels.
Au Galpon, Justine Ruchat et Clara Brancorsini fouillent les rapports de domination, y compris sexuels.
ELISA MURCIA ARTENGO

Pré-Covid, le Galpon accueillait la dernière pièce qu’il nous ait été donné de chroniquer, «À merveille», avec le comédien François Florey qui nous a tragiquement quittés depuis. Post-Covid, le même Galpon est le premier théâtre genevois à rouvrir ses portes avant l’été. On revient donc, non sans émotion, sur les bords «sauvages» de l’Arve, où Gabriel Alvarez, codirecteur des lieux, nous attend avec une création «née dans l’urgence et de l’urgence».

Le metteur en scène s’est saisi à l’improviste d’une pièce du Britannique Howard Barker, à la fois pour combler et pour réfléchir le confinement. Avec des effectifs réduits au minimum, les normes sanitaires n’ont pas fait obstacle à ce projet spontané. «Nous avons besoin de vivre dans le théâtre. Étant donné que le Galpon, construit comme un outil de travail, donne toutes les garanties de sécurité, nous avons pu réaliser notre travail sans risque», déclare Alvarez.

A fortiori, peut-être, parce qu’il est le fruit d’une gestation isolée, le spectacle porte le sceau esthétique de son créateur. Les comédiennes – des régulières du Studio d’Action Théâtrale – arborent le jeu maniéré, la diction flûtée et une gestuelle proche du tango typiques de l’univers propre à Gabriel Alvarez. La scénographie, comme toujours, recèle au moins une prouesse d’ingéniosité: ici, de discrets blocs de glace gouttant entre les barreaux de cages à oiseaux suspendues. L’atmosphère balance encore entre érotisme et épouvante. Les costumes aidant, on se croirait tantôt chez Goya ou chez Tim Burton.

Deux femmes aux extrémités de la bascule sociale: l’une jeune et servante, l’autre vieillissante et noble. Inventeur du «théâtre de la catastrophe», Howard Barker situe l’âpre duel auquel elles se livrent «après les changements» – la formule, riche d’échos avec notre situation extraordinaire, revient comme une rengaine à intervalles réguliers. Le corps-à-corps de Card et Strassa amène jusque sur le terrain sexuel leur trouble rapport de domination et d’humiliation réciproques.

Deux présences annexes complètent ce tableau grimaçant: un chien inanimé et un homme, hors scène, dont les dames triturent le désir à la manière de rapaces déchiquetant un cadavre. Que l’époux de la domestique viole la maîtresse sous ses yeux («mon mari vous possédera»), voilà l’enjeu d’une lutte des classes transposée dans le monde du fantasme. Capiteux.

«Graves épouses/Animaux frivoles», Théâtre du Galpon jusqu’au 28 juin, 022 321 21 76, www.galpon.ch