Retrouvailles avec une starRetour à Genève de la médium qui marchait sur Mars
Célébrité planétaire au début du XXe siècle, Élise Müller est à redécouvrir dans les rues de la ville, par un podcast itinérant de la plateforme «Hypercity».

Plus personne ou presque aujourd’hui, sinon une poignée de chercheurs et quelques passionnés, ne s’intéresse à la vie et au destin extraordinaire d’Élise Müller. Personnage fantasque, médium qui a atteint l’au-delà et davantage – elle a marché sur Mars et elle en a appris la langue – la Genevoise a pourtant été un phénomène planétaire dans les premières décennies du XXe siècle, une célébrité que les curieux du monde entier venaient voir et parfois guetter de loin, alors qu’elle quittait son lieu de travail.
Figure aux deux visages
Pour saisir pleinement l’importance de cette figure passablement délaissée, il faut se glisser dans la proposition des Bibliothèques municipales, et plus précisément dans le podcast que lui consacre leur plateforme «Hypercity». Conçue en 2021, celle-ci permet de découvrir – écouteurs aux oreilles, capteur de code QR activé – les substrats historiques cachés de la ville, avec des lots conséquents de personnages et de récits insolites. Une nouvelle version est désormais disponible qui intègre de nouveaux contenus entièrement consacrés à la médium qui a foulé le sol martien.
Ses faits et gestes surgissent dans sept lieux urbains marqués par sa présence prolongée. On suit alors un parcours citadin somme toute ramassé, allant des Rues-Basses jusqu’à la plaine de Plainpalais et ses environs, une borne ouvrant au visiteur la narration de chaque station. «Pour des raisons pratiques liées à la bonne déambulation dans les rues, nous avons décidé de ne pas suivre l’ordre chronologique de sa biographie, note Nic Ulmi, programmateur culturel au sein des Bibliothèques municipales et concepteur du podcast avec Karine Pollien. La contrainte topographique s’est révélée particulièrement féconde: elle nous a poussés à opérer des flash-back dans la vie de la médium, et aussi à entamer le récit alors que sa notoriété se répand déjà hors des frontières nationales.»
Mais qui est donc Élise Müller à ce moment précis de sa vie, en ce XXe siècle débutant? Deux identités cohabitent en elle. Le jour, voilà une employée du grand magasin de soieries et de tissus Badan & Cie, sis où aujourd’hui trône Confédération Centre. Elle y évolue depuis l’âge de 15 ans et elle est parvenue à gravir quelques marches dans la hiérarchie, en passant de «demoiselle de magasin» à cheffe de rayon. Le soir, et surtout le dimanche, un tout autre visage s’offre à nous: celui d’une médium dont les séances sont suivies et scrutées par un groupe restreint de témoins. Élise communique avec les âmes des trépassés, elle transmet leurs messages, fait bouger les tables et voyage beaucoup, dans le temps et dans l’espace.

Elle atteint notamment la planète Mars, qu’elle décrit par le détail, évoquant entre autres sa société égalitaire et harmonieuse. La langue orale et écrite de la planète rouge n’a aucun secret, elle en reproduit en pleine transe, sans hésiter, ses signes et ses sons. À une autre occasion, un esprit prend possession de son corps. C’est celui de la princesse qu’elle a été dans un passé éloigné, autour de 1400, en Inde. Élise Müller retrouve ici la figure de Simandini, née dans un pays arabe, onzième femme d’un prince hindou, Sivrouka ’Nayaka. Elle traverse alors, cinq siècles et des poussières plus tard, des pans de son existence indienne, jusqu’à revivre sa mort tragique sur le bûcher funéraire de son mari. Ces évocations surgissent accompagnées par les gestes et des déambulations significatives, mais aussi à travers un langage que les témoins apparentent d’entrée au sanskrit.
Ces activités intrigantes seraient restées confinées dans des cercles intimes s’il n’y avait pas eu, pour les accompagner, des figures scientifiques qui ont examiné et relayé les faits. Ferdinand de Saussure, alors brillant spécialiste en sanskrit, suit les événements et nourrit cette réflexion sur la naissance du langage qui le rendra plus tard le personnage que l’on sait. Mais c’est le psychologue Théodore Flournoy qui sans aucun doute est le personnage crucial dans ce cercle de savants. De ses observations portant sur la manifestation du subconscient – il est en cela un pionnier à l’égal de Sigmund Freud – le professeur à l’Université de Genève tire son «Des Indes à la planète Mars», ouvrage qui dissèque et analyse les transes d’Elise Müller, appelée désormais Hélène Smith dans un souci de protection de la médium.
Succès et rupture
La parution de cette étude provoque un séisme. La célébrité d’Élise/Hélène fait un bond incontrôlé. Les traductions en anglais, puis dans des langues disparates, s’enchaînent à grande vitesse et la presse mondiale s’intéresse alors à la dame genevoise. La preuve notamment par ce long article que lui consacre le «St. Louis Post-Dispatch», fondé en 1878 par le célèbre Joseph Pulitzer, où on évoque dans le titre «The girl from Mars». Le succès éditorial aura aussi pour conséquence la dissolution du binôme Smith/Flournoy, dont la longue expérience commune est irriguée par des sentiments amoureux refoulés. Les bisbilles autour des droits d’auteur, de la juste répartition des revenus liés à la vente de l’ouvrage brouilleront à jamais leurs relations.
La suite? La médium renoncera définitivement aux séances, elle suivra des cours de peinture et traduira sur tableau ce que les voix – parfois divines – lui imposeront de peindre. Cette œuvre foisonnante connut elle aussi un succès considérable, lors d’exposition à Genève, au Musée d’art et d’histoire (MAH), ou encore à Paris. Au décès d’Élise Müller, ce patrimoine légué à la Ville termine entre les mains d’un obscur avocat qui, en se basant sur un vice de forme dans le contrat de cession, s’empare des tableaux pour le compte d’une branche de la famille de la médium. Ce pan du génie de la Genevoise a disparu, peut-être à jamais. Subsistent quelques tableaux saisissants pour retrouver une part d’Élise/Hélène. Ou encore le riche podcast qui lui rend sa juste lumière.
«Les voyages martiens d’une reine de Plainpalais, ou les jeux d’esprit(s) d’Hélène Smith/Elise Müller», www.hypercity.ch
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