Rencontre cinématographiqueArnaud Desplechin rend hommage au public
«Spectateurs!» est une sorte d’essai sur le cinéma truffé d’extraits et de références.

- Arnaud Desplechin propose un essai cinématographique intitulé «Spectateurs!».
- Le film explore la position souvent négligée des spectateurs de cinéma.
- Desplechin utilise le personnage Paul Dedalus comme fil conducteur de l’histoire.
- Le réalisateur veut réaffirmer la noblesse de la position de spectateur.
Sur grand écran, rares sont les essais, plus ou moins philosophiques, sur le cinéma. Un genre auquel Arnaud Desplechin se frotte pour la première fois, avec une sorte de bon sens qui est le propre des auteurs. Avec «Spectateurs!», il donne la parole à ceux qui ne parlent jamais, personnages de l’ombre qui forment le public et définissent en somme la raison d’être du cinéma. Sa démarche, entre Truffaut et Godard, se caractérise aussi par une forme d’unicité assez remarquable. Le cinéaste est venu en Suisse cet automne présenter le film au Festival du film français d’Helvétie, à Bienne. Le temps d’un crochet à Genève nous a permis de le rencontrer.
Comment peut-on définir le film? Peut-on dire que c’est une fiction autour du cinéma ou la matrice de votre propre cinéma?
Je le définis comme un essai élégiaque sur la position du spectateur. Qui est toujours soit décrié, soit passif, dans le meilleur des cas. En suivant le parcours d’un personnage imaginaire, Paul Dédalus, je voulais rendre hommage aux spectateurs. Leur rendre leur noblesse. On m’a d’ailleurs souvent dit, à la lecture du scénario, que Paul allait devenir un cinéaste. Mais comme vous le savez, il est récurrent dans la plupart de mes films. Dans «Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle)», on le voit à l’âge de dix ans.
Justement, comment est né ce Paul Dédalus? En référence à Joyce et à son héros, Stephen Dedalus?
Oui, tout à fait. Sauf que chez Joyce, il a un rapport épouvantable avec sa mère. Ce n’est pas le cas avec mon Dédalus.
Tout le monde n’a pas lu Joyce, cela dit.
C’est pour ça que j’ai laissé une chance aux gens qui ne l’ont jamais lu. En laissant ce parallélisme entre les deux Dédalus, mais sans insister. Si vous voulez, chez Joyce, le héros est perdu entre toutes les femmes. Chez moi, il est perdu au milieu de tous les films.
En dehors de quelques exemples, les extraits de films qui se trouvent dans «Spectateurs!» n’interfèrent pas avec le récit. Comment les avez-vous choisis?
C’était un travail extrêmement lourd. Et long, à cause des droits à négocier pour tous ces extraits. Ce qui signifie que je n’ai pas pu prendre tous ceux que je désirais. Au final, cela ne reflète pas forcément mes goûts. On voit par exemple un extrait de «La rue de la honte» de Mizoguchi parce que je voulais qu’y figure un film japonais. Ce qui me tenait à cœur, c’était d’affirmer qu’il n’y a pas, à mes yeux, de différences entre le cinéma populaire et les films savants. D’ailleurs, il y a de l’art dans des objets industriels. Mon but, c’était de refléter le point de vue du spectateur lambda.

Pourquoi le titre se termine-t-il par un point d’exclamation?
Pour clamer quelque chose, comme l’indique sa définition. Il s’agit ici d’affirmer qu’être un spectateur est une position noble. Pour moi, voir et faire sont les deux aspects d’une même chose. On prend des images et on les montre. Seule ma position de spectateur me permet de l’affirmer. Il y a des cinéastes qui n’aiment pas les films des autres, comme Robert Bresson. Il a dit un jour qu’il avait vu et aimé un James Bond. Il n’avait à vrai dire aucune cinéphilie. Et puis il y a ceux qui se souviennent de tout, comme Quentin Tarantino.
L’idée de «Spectateurs!», c’est pourtant plus les salles que les films qui y passent.
C’était la commande du producteur, si vous préférez. Charles Gillibert m’avait proposé de faire un documentaire. Durant trois jours, j’ai rassemblé des bouts de souvenirs. Qui ont abouti à un film-essai. Une sorte d’éloge de la salle.

Comment s’intercalerait ce film dans votre œuvre?
Je dirais que c’est plutôt un film de l’âge. Une addition de flash-back qui est de l’ordre de la mélancolie. Si on revient à Paul Dédalus, qui est une sorte de fil rouge de tous mes films, «Spectateurs!» correspond à sa vieillesse. C’est Mathieu Amalric qui passe le relais, en somme. Lui qui n’arrête pas de dire qu’il ne veut plus jouer. Il dit qu’il réalise aujourd’hui ses propres films et que cela le remplit.
Quel genre de metteur en scène êtes-vous sur un plateau?
J’aime que les gens s’amusent. Dans le gros livre édité chez Taschen et consacré à Bergman, on voit des photos de plateau des «Communiants» et on le reconnaît au milieu des comédiens. Ceux-ci ont l’air très contents. Sur un tournage, j’aime bien jouer tous les rôles. Cela ouvre les acteurs, leur laisse ensuite une liberté de jouer. Pour ne rien cacher, je fais exactement l’inverse que ce qui est prescrit dans les livres de cinéma. Je suis très prodigue, je cannibalise les comédiens, avant de disparaître ensuite comme un ours mal léché.
Au fil des années, votre cinéphilie a-t-elle arboré différents visages?
Énormément. Je pourrais marquer toutes les périodes de ma vie à travers elle. J’ai eu mes différents âges d’or. Le Nouvel Hollywood, et plus tôt dans ma vie la Nouvelle Vague, avec Godard et Truffaut. Ce qu’il y a de différent aujourd’hui, c’est que tout est dominé par l’argent, ce qui rend la cinéphilie plus compliquée. Le cinéma est aux mains des compagnies d’assurances. Des films comme «Top Gun: Maverick», ou les différents Marvel, sont faits par les banques. Comme disait Godard: «La culture pour moi, c’est la règle, alors que l’art, c’est l’exception. La culture, c’est la diffusion, et l’art, la production.» L’une de ces formules qui ont l’air d’avoir tout compris mais qu’on peut interpréter de 1000 manières.
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