La Suisse fonce dans le mur de l’UE, tête baissée

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L’Europe est devenue paradoxe. C’est au moment où les États du Vieux-Continent ont le plus besoin de s’unir face à des grandes puissances erratiques qu’ils se déchirent avec une intensité jamais atteinte depuis la chute du Mur. Le Brexit entraîne ces jours les Britanniques et leurs institutions dans un débat paranoïaque. À l’Est, Hongrie, Pologne se saisissent de l’idée européenne pour mieux la détruire en alimentant le nationalisme en vogue. Dans leur sillage, l’Italie, celle qui nous est si proche, a retourné casaque sous la férule de son nouvel homme fort, Matteo Salvini. Bruxelles, Paris, il ferraille sans distinction. La Grèce, dont l’économie fut sauvée in extremis par l’UE, garde une inextinguible rancœur d’avoir été mise à genoux. Où est passé Jean Monnet et sa vision enchantée de l’Europe?

L’Europe n’est plus une affaire de cœur, mais de raison.

C’est une Europe malmenée, si pressée de s’élargir qu’elle en a oublié de se construire, qui en mai élira son nouveau parlement. Un acte majeur qui pourrait tourner au jeu de massacre. On pourrait voir naître le paradoxe de tous les paradoxes: celui d’une Union européenne – par définition créée pour unir – dominée par les forces de la désunion, par les mouvements nationalistes et isolationnistes, un drôle de club dont les membres auraient le rejet des migrants pour unique point de convergence. Scénario un rien caricatural, néanmoins probable. L’UE va si mal qu’elle invite à débarquer. Pourtant ses États membres ne peuvent s’en passer. Les Britanniques, au bord du gouffre, sont en train de le réaliser.

Ce sombre tableau constitue aussi la toile de fond de la procédure en cours qui déterminera ces mois et semaines si la Suisse veut renforcer ou rompre ses liens avec l’Union européenne. Les Suisses sont las de ce débat larvé qui ressurgit en permanence sous des formes et initiatives variées. L’heure est pourtant cruciale. Après trois ans de tergiversations et de négociations, le Conseil fédéral a lancé en début d’année la procédure de consultation sur l’accord institutionnel qui doit cadrer notre relation à l’Union européenne. L’affaire est mal partie.

Le Conseil fédéral, divisé, piètrement coaché par l’hésitant Cassis, s’est abstenu de soutenir le paquet négocié avec Bruxelles. C’est ce qu’on appelle un sabordage par le haut. L’UDC à droite, socialistes et syndicats à gauche ont achevé de couler le projet dès sa présentation. La première parce qu’il placerait la Suisse sous tutelle de l’UE. Les seconds parce que le travailleur du cru y laisserait sa chemise. Une alliance contre nature diabolique que les arguments en faveur de l’accord soutenu ce jeudi par EconomieSuisse peineront à contrecarrer. Le couperet est tombé: le projet est mort, foi d’experts. À renégocier. Sauf que l’Union européenne n’en a nullement l’intention et l’a dit sur tous les tons. Du bluff? Lorsqu’on voit ces jours la détermination de l’UE face à Londres, on en doute. L’Europe est en état de faiblesse. Mais c’est précisément la raison pour laquelle Bruxelles s’interdit toute concession. Et si elle devait en faire une, la Suisse ne serait à l’évidence pas la première servie.

La gauche et l’extrême droite peuvent bien faire les gros bras en déclarant leurs positions «non négociables». Il est de bonne guerre de jouer les héros du peuple avec les élections fédérales de l’automne en ligne de mire. Mais dans dix mois, lorsque la realpolitik aura repris ses droits, il sera trop tard pour corriger le tir. C’est aujourd’hui qu’il faut prendre la véritable mesure du risque. Si les bilatérales et l’accord sur la libre circulation finissent par tomber, la digue laborieusement construite en mode bilatéral après le traumatisme du rejet de l’EEE en 1992 va sauter. Et les dégâts pour la Suisse seront tels, qu’on rêvera d’appliquer les points dits «non négociables» pour éviter le tsunami. L’Europe n’est plus une affaire de cœur, mais de raison.

Créé: 31.01.2019, 20h49

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