Les silences du Vatican sur les taux d'intérêt

Chronique

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Dix ans après le début de la crise, le Vatican vient de sortir, la semaine dernière, un document substantiel sur les questions financières. Certes, il ne s’agit pas d’une encyclique papale mais d’un document devant inspirer la pratique tant personnelle que sociale: «Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel».

Ce regard externe sans complaisance, est aussi un encouragement pour de nombreux efforts en cours en Suisse

Le point de départ est de dire qu’en dépit de certaines attentes, la crise n’a pas donné lieu à un renouvellement des pratiques financières, qui continuent à être peu attentives aux considérations éthiques et aux exigences du bien commun. Au contraire, les auteurs ont l’impression que l’égoïsme a repris le dessus et qu’il est de plus en plus urgent – au risque d’une exclusion toujours croissante – de refonder aussi bien la régulation des marchés que les normes éthiques dont s’inspirent les opérateurs. Contribuer à cette tâche est la justification et la raison d’être du document.

Pour le Vatican, il faut avancer sur deux plans complémentaires et convergents: celui de la réglementation – tant il est vrai que les marchés sont par définition incapables de s’orienter et ont besoin d’être cadrés de l’extérieur – et celui des pratiques des opérateurs financiers – souvent «intoxiqués» par le milieu. Aucun de ces deux aspects ne peut se passer de l’autre.

La dignité de la personne et la contribution de la finance au bien commun servent de référence à tout le document. Cela explique l’attention portée – et la précision de l’argument – sur le rapport de force qui prévaut souvent en finance entre les opérateurs très sophistiqués et globaux d’un côté, et leurs clients qui sont peu experts et dépendent de l’information et des produits proposés par les premiers de l’autre. L’asymétrie qui en découle est problématique aussi bien du point de vue de l’analyse technique du marché que du point de vue de l’analyse éthique. Si pour les techniciens elle est source d’inefficacité, pour les moralistes elle est injustice. Il y a donc un besoin urgent de rétablir la symétrie des acteurs. Un renouveau éthique des comportements et de meilleures régulations sont les seuls à pouvoir y contribuer.

Le document surprend par sa précision, il y est notamment question des méfaits du commerce à haute fréquence, des produits structurés ou des agences de rating. Il n’en demeure pas moins que le soin du détail s’inscrit bien dans le cadre proposé, avec le souci constant de garder la dignité humaine comme référence.

Ce regard externe sans complaisance est aussi un encouragement pour de nombreux efforts en cours, en Suisse et ailleurs, qui visent à aider l’activité financière à servir la société avant de se servir.

Cela étant, à l’instar de nombreuses prises de position, les auteurs des «Considérations» focalisent leur attention exclusivement sur un segment, certes central, mais pas unique, de la scène financière: celui de l’intermédiation. C’est en effet là que naissent les nouveaux produits et services. Toutefois, pas plus en finance qu’ailleurs, l’offre seule fait le marché. Pour qu’il y ait vente de produits, il faut qu’ils rencontrent l’assentiment de la demande. Cela signifie que les considérations éthiques ne devraient pas s’arrêter aux offrants de services financiers mais devraient inclure aussi les utilisateurs, les épargnants d’un côté, et les utilisateurs finaux des fonds mis à disposition de l’autre. Les problèmes éthiques qui se posent à ce niveau touchent avant tout les attentes – souvent exagérées – en matière de rendement et de risque que nourrissent les clients des intermédiaires financiers. Sans la prise en compte de cette dimension de la réalité financière, aucune analyse éthique ne sera vraiment complète.

N’oublions pas, en effet, que le taux d’intérêt et son niveau – l’usure – restent une des questions éthiques les plus controversées, au sein des Églises chrétiennes, mais aussi dans les traditions judaïque et islamique. Bizarrement, le récent document glisse sur cette question comme chat sur braise.

Créé: 24.05.2018, 16h18

Paul H. Dembinski, directeur de l’Observatoire de la finance, Genève


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