Comment résister aux «fake news»

Chronique

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Mercredi dernier, la journaliste de la RTS (télévision) Anne-Frédérique Widmann s’est vu décerner le Prix Dumur, la distinction la plus prestigieuse de Suisse romande, récompensant courage, ténacité et engagement. Son film sur les couloirs de la mort aux États-Unis, ses divers reportages en Libye, en Syrie ou sur la trace des migrants constituent autant d’exemples d’un journalisme au sommet de son art. Des histoires d’une vérité criante, touchantes, importantes, qui peuvent contribuer à changer, un peu, le monde.

Il y a un an très exactement, c’était une journaliste de la «Tribune de Genève», Sophie Roselli, qui fut distinguée en ces mêmes murs pour la qualité de ses enquêtes qui ont fait trembler la République de Genève. Ces deux journalistes femmes ont fait et font preuve d’un engagement sans faille. Elles sont la fierté du métier et elles ont été célébrées avec enthousiasme, à un an d’écart, par des salles remplies de vieux briscards de la profession et de journalistes en formation.

Des moments de reconnaissance pour la profession qui auraient pu être jubilatoires. Ils ne le furent pas. Non que les journalistes rechignent à l’autocongratulation, bien au contraire. Mais parce que chacun dans le métier sait à quel point la presse est économiquement fragile et sociétalement honnie. La confiance dans les médias s’érode. Plus grave, quand les esprits s’échauffent, les journalistes sont insultés, voire attaqués physiquement, comme ce fut le cas lors de manifestations de «gilets jaunes». Les reporters sont suspectés de faire le jeu des élites corrompues qu’ils prétendent traquer.

L’incompréhension entre presse et public va croissant. Sur les réseaux sociaux, on assiste au lâcher des chiens. Trump et ses acolytes ont ouvert la voie. Même les politiciens mesurés de nos régions commencent à s’enhardir. On ne perd rien à tirer sur le messager. La critique devient cinglante, dénigrante, parfois personnelle. La vérité? Elle n’existe plus que dans les livres. Les élucubrations sur les réseaux sociaux se voient attribuer la même valeur que des informations vérifiées. En lieu et place des «mensonges flagrants», on parlera de «faits alternatifs».

«Qui ose encore conseiller à ses enfants de faire notre métier?» lance la reporter Widmann à l’assistance. Les anciens de l’actu se tassent sur leur siège parce qu’ils savent bien que le métier qui les a nourris passionnément une vie durant résiste mal à l’épreuve de la digitalisation. Les étudiants en information, eux, arborent un vague sourire. Ils ont fait le choix du journalisme. Donc y croient. Ils ont raison. Si la fake news qui se propage infiniment plus vite et largement que l’information vérifiée est en vogue, elle n’est pas à l’abri d’un retour de flamme.

Une société privée de références solides, dans laquelle les faits ne relèvent plus que des effets de manches, s’expose au chaos. Ainsi, la disparition de dizaines de journaux dans certaines régions des États-Unis a créé des «déserts d’information» où les citoyens paient davantage d’impôts simplement parce que la gestion des affaires publiques n’est plus scrutée par une presse qui exige des comptes. Plusieurs études universitaires documentent le phénomène outre-Atlantique.

La déperdition informationnelle est en route. Faut-il attendre de toucher le fond en espérant un rebond? Non. Elle doit être combattue avec la même ténacité que montrent les journalistes primées dans leurs enquêtes. L’erreur, l’approximation, le procès d’intention ne pardonnent plus. Plus que jamais, le journaliste doit rester curieux, doit douter et être prêt à remettre en question son approche journalistique. Ne méprisons pas le «journalisme constructif» qui se donne pour objectif de trouver des solutions. «Journalisme de solutions ou journalisme de dénonciation», thème du débat suivant la remise du Prix Dumur, ne s’opposent pas. Ils se complètent en proposant au public un monde un peu moins noir, ainsi qu’un supplément d’espoir.

Cultivons le doute mais soyons intransigeants sur un point: les journalistes comme les éditeurs ne doivent faire aucune concession dans la recherche de l’information et dans sa fiabilisation. Face aux fake news et au dénigrement de la presse, la réalité brute et vérifiée des faits reste le meilleur antidote.

Créé: 15.11.2019, 08h11

Pierre Ruetschi, journaliste, directeur du Club suisse de la Presse

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