Les raisons de la colère planétaire

Chronique

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dernières révoltes en date: Iran. Une hausse de 50% du prix de l’essence a fait descendre le peuple dans la rue. Aux manifestations répond l’impitoyable répression du régime des Mollahs. Ces derniers mois, des brasiers protestataires violents ou insurrectionnels se sont allumés partout autour du monde à un rythme inédit et selon une configuration éclatée qui distingue clairement ce phénomène du Printemps arabe. Dans le désordre chronologique, citons les mouvements de masse dans les pays suivants: Liban, Irak, Iran pour le Moyen-Orient: Chili, Equateur, Bolivie, Haïti pour l’Amérique du Sud et zone caraïbe; Hong Kong pour l’Asie; Algérie, Guinée, Soudan pour l’Afrique; Catalogne, France pour l’Europe.

Cette liste, non exhaustive, laisse penser qu’il y a une sorte de soulèvement planétaire.

Et les experts de tous horizons s’ingénient à tirer le fil rouge. La simultanéité de la soudaine éruption de colère en des régions aussi dispersées doit forcément répondre à un schéma en cette ère de globalisation. En apparence, les points de convergence sautent aux yeux: l’étincelle qui a provoqué l’ire des peuples est, dans plusieurs cas, lié à à une hausse des coûts de service. Augmentation du ticket de métro au Chili. En France et en Iran, c’est l’augmentation du prix de l’essence qui a allumé la mèche. Au Liban ce fut la décision de taxer Whatsapp. On retrouve aussi sur tous les écrans les mêmes images symboles du lanceur cagoulé faisant face au policier robocop. A plusieurs milliers de kilomètres de distance, les manifestants affichent un même visage, celui de Joker, porté en masque pour dissimuler leur propre visage. Joker, incarnation moderne de la défiance du pouvoir. De plus, les modes opératoires se ressemblent. Partagés sur les réseaux sociaux en direct, ils sont répliqués d’un pays à l’autre. Les affrontement paraissent presque interchangeables.

Sur le fond, la fin de la globalisation, ne constituerait-elle pas la revendication ultime et commune de sociétés malmenées par les excès de l’économie planétaire, génératrice d’inégalités, de réchauffement, de pollution, de pauvreté? La thèse est séduisante, mais elle ne tient pas. Admettons qu’il soit réalisable d’un jour à l’autre, l’abandon de la globalisation aussi nocive fut-elle n’apaiserait pas les forces à l’oeuvre. Les mouvements actuels ne sont portés ni par un idéal, ni une idéologie ou une aspiration sociétale. L’historienne française Mathilde Larrère, spécialiste de ces phénomènes, met donc en garde ceux qui voudraient trouver un point commun avec les révoltes du 19è siècle ou celle de 68.

Pourtant, il y a une convergence sur le fond. Les mouvements contestataires - selon les pays on peut parler d’insurrection, voire de révolution - dénotent d’une frustration aussi large que profonde des peuples face à leurs gouvernants, qu’il s’agisse des Mollahs en Iran, de Macron en France, de Sanchez en Espagne ou de Carrie Liam (et Xi Jinping) à Hong Kong. Les experts s’accordent: on constate une rupture avec des gouvernements soit liberticides, corrompus, déconnectés du peuple, autistes, trafiquants, menteurs, parfois tout à la fois. Les citoyens, jeunes en particulier, ne se reconnaissent plus dans un système qui se nourrit au détriment de ceux qu’il est censé servir.

Une évidence quand il s’agit de dictatures et "démocratures" où les victimes de la répression se comptent par centaines ces derniers mois. Mais aujourd’hui, même les démocraties se trouvent déstabilisées par le découplage entre citoyens et élites dirigeantes. Ces dernières répondent mal, et seulement sous la contrainte, aux principaux défis de leur pays. Même en Suisse, havre statistique dans une monde déréglé, le découplage est palpable. La démocratie directe ne suffit plus à compenser le manque de représentativité du système.

La mobilisation en cours est de bon augure pour la démocratie. A terme du moins. Car dans l’immédiat, "winter is coming", comme le veut la formule. Et l’hiver promet d’être long, glacé, et ravageur pour bien des révoltés du monde.

Créé: 22.11.2019, 08h57

Pierre Ruetschi, journaliste, directeur du Club suisse de la Presse

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le Conseil fédéral contre l'interdiction totale de la pub pour le tabac
Plus...