Le puissant message du Doggerland

lettre d'Europe - «El País»Chaque semaine la «Tribune de Genève» publie un point de vue sur l’actualité signé par un éditorialiste européen, dans le cadre de notre alliance LENA avec sept grands journaux du continent: «El País», «La Repubblica», «Le Figaro», «Le Soir», «Die Welt», la «Gazeta Wyborcza» et le «Tages-Anzeiger».

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L’Europe fut autrefois un lieu très différent, géographiquement parlant. Jusqu’il y a huit mille ans, une bande de terre désormais engloutie appelée Doggerland unissait l’actuelle Grande-Bretagne au continent. […] Dans le livre illustré de l’auteure britannique Julia Blackburn «Time Song: Journeys in Search of a Submerged Land», on découvre que des pêcheurs de la mer du Nord ont retrouvé des os de mammouth, de nombreux vestiges archéologiques sont apparus sur les plages et des traces d’êtres humains ont même été observées sur les fonds marins. La montée du niveau de la mer survenue à la fin de la dernière glaciation a inondé cet espace et créé une terre fantôme. Cet Atlantide de la préhistoire constitue une preuve irréfutable s’il en est de l’impact qu’a pu avoir le climat sur l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui. Le Doggerland reste un mystère, dont beaucoup d’Européens ignorent même l’existence. Il a disparu à une époque relativement récente, alors que les premières cités du Moyen-Orient n’avaient pas encore été construites et que la révolution néolithique était à son apogée. […] L’agriculture et l’élevage étaient sur le point de traverser la Méditerranée.

C’est alors qu’un réchauffement climatique progressif a transformé les paysages européens, qui sont passés de la toundra à la forêt, puis la géographie, à mesure que le niveau de la mer augmentait. Et ce phénomène n’est pas unique dans l’histoire, bien au contraire. Les historiens s’intéressent de plus en plus à l’impact qu’a pu avoir le climat sur l’histoire. […] L’exemple le plus étudié est celui du Petit Âge glaciaire qui, aux XVIe et XVIIe siècles, a fait de la vie des habitants de l’hémisphère Nord un calvaire, et que des chercheurs comme Philip Blom – «Quand la nature se rebelle (MSH)» – ou Geoffrey Parker – «Global Crisis» («Crise globale») – ont analysé dans les moindres détails. Les meilleures représentations de cette époque nous viennent de Pieter Bruegel l’Ancien, comme son «Paysage d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux» […]. Ce tableau est le reflet d’une époque extrêmement dure, marquée par la faim et le froid, où il fallait chasser les oiseaux avec des pièges rudimentaires pour pouvoir manger. Les preuves historiques qui montrent que le climat a une influence déterminante sur l’humanité sont si accablantes qu’il apparaît déconcertant non seulement qu’il existe des négationnistes mais surtout que ce sujet ne soit pas la priorité numéro un de tous les gouvernements.

La lutte contre le changement climatique aura des conséquences à court terme sur l’économie, et dans certains secteurs, la reconversion s’annonce difficile. Mais à moyen terme (et certainement bien plus tôt que nous le pensons), ne rien faire nous mène droit à la catastrophe. Et l’histoire de l’Europe est un miroir dans lequel nous pouvons nous observer nous-mêmes: dans ce cas précis, ignorer le passé revient à ignorer ce que nous prépare l’avenir. Les causes du changement climatique survenu dans le passé restent un mystère et ne sont pas liées à l’action humaine. Il n’y avait rien à faire. Aujourd’hui, en revanche, la situation est différente: non seulement nous pouvons arrêter un processus dont nous sommes responsables, mais en plus nous savons ce qu’il s’est passé et ce qui nous attend. Nous savons que les bouleversements du climat ont anéanti des civilisations, avalé des montagnes et des villages, métamorphosé le littoral, transformé des territoires en îles. Mais surtout, nous savons ce que peut nous réserver l’avenir, non seulement à partir des prévisions des scientifiques, mais également sur la base de ce que nous observons dès aujourd’hui. En effet, si l’Europe peut voir son reflet dans les peintures gelées de Bruegel ou dans les vestiges des villages oubliés qui peuplèrent un jour le Doggerland, elle est surtout le témoin direct de ce qui survient dans d’autres territoires plus exposés.

L’été que vient de traverser l’Australie en est l’exemple le plus criant: près de 70% des habitants de cette immense île ont été touchés par les différents impacts de l’été le plus catastrophique jamais connu: des feux de forêt impossibles à arrêter qui ont dévoré des millions d’hectares […], une chaleur insupportable dès le printemps et une grave pénurie d’eau. L’Europe, surtout au sud, est un continent particulièrement exposé aux incendies: les forêts recouvrent 40% de son territoire mais, selon les données de l’UE, en 2019, la surface forestière ravagée par les incendies a augmenté de 15% par rapport à la décennie précédente. Que l’on regarde vers le passé ou vers l’avenir, le message ne saurait être plus clair: les prairies perdues qui unissaient l’Angleterre à l’Europe il y a quelques milliers d’années font partie du passé, mais également de l’avenir. Et même du présent.

Créé: 23.02.2020, 19h08

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