Presse: la gratuité recule-t-elle vraiment?

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Les éditeurs se réjouissent: la hausse des abonnements payants sur internet couronne leurs efforts en matière de revalorisation de l’information. Longtemps considérée comme la ressource rare, l’information a subi de multiples avanies, dont l’illusion de la gratuité fut certainement la pire. Les éditeurs eux-mêmes, au début de l’internet, contribuèrent à la perte de valeur de l’information en offrant celle-ci massivement et gratuitement aux internautes, sous prétexte de constituer de fortes audiences destinées à la revente aux annonceurs. Ce modèle économique, dit marché à deux versants, fut ainsi détruit par ceux-là mêmes qui en avaient tiré profit durant des décennies.

La leçon a-t-elle été comprise? Les indicateurs du reflux de la gratuité seraient-ils le gage d’un retournement de situation au profit de la qualité de l’information? Comme le souligne une expression bien connue: c’est compliqué. De toute évidence, le discours sur le retour au payant relève autant d’une volonté d’y croire que d’une réalité statistique. Le sociologue Bernard Pourprix, dans un livre prémonitoire consacré à la presse gratuite, à l’époque hebdomadaire et non quotidienne (Les Éditions ouvrières, 1971), relevait le caractère inéluctable de la gratuité dans une logique où «les problèmes de l’économie capitaliste sont aujourd’hui moins de production que d’écoulement».

Pour conférer à l’information une valeur, et donc un prix, la solution la plus communément admise par les producteurs de contenus que sont devenus les éditeurs consiste à établir des murs payants. Cette monétisation est basée non sur la rareté, mais sur un concept ambigu, celui de la qualité de l’information. La «valeur ajoutée» s’apparente souvent davantage à un «versionage multimodal de contenus homogènes» qu’à une création originale et exclusive. Cette volonté de reconquête de l’offre sur la demande relève toutefois de la méthode Coué tant que l’accès à l’information journalistique reste sous le contrôle des acteurs dominants que sont les moteurs de recherche, ou plus précisément un moteur de recherche, Google. La France, certes un peu isolée, a pris la mesure de ce que Denis Olivennes avait décrit dans un ouvrage au titre cinglant, «La gratuité, c’est le vol» (Grasset, 2007), en voulant taxer massivement le plus grand captateur d’attention et distributeur de contenus d’information au monde. Dans un ouvrage intitulé «Les Gafam contre l’internet» (Ina, 2017), Nikos Smyrnaios décrit les mécanismes de cette captation de valeur où les acteurs numériques surpassent les producteurs historiques, soit les éditeurs. Si la hausse du nombre d’abonnements numériques payants doit être saluée comme une bonne nouvelle, la viabilité des titres d’information générale, indépendamment de l’évaluation de leur qualité, nécessitera d’autres prises de conscience. La publicité fuit les médias d’information générale et les réseaux sociaux captent l’attention avec une redoutable efficacité.

La gratuité de l’accès, décrite par Jeremy Rifkin, est peut-être nuancée par l’usage du streaming et le consentement à payer accru des utilisateurs, comme le souligne la croissance de Netflix. Les débats sur les logiciels libres et la discrimination par le prix rappellent toutefois que la question de la fracture numérique demeure centrale. Il n’est dès lors pas très important de savoir si l’accès à l’information est à deux ou à de multiples vitesses, selon des modèles d’affaire Freemium mi-gratuit mi-payant, mais plutôt de savoir comment une société démocratique fonctionne avec une élite bien, voire très informée, et une masse d’individus connectés et assimilés à du Data à finalité marchande.

(TDG)

Créé: 10.04.2019, 10h31

Philippe Amez-Droz, chargé de cours, Medi@LAB UNIGE

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