La panique morale du vélo

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Pollution, mobilité, mais aussi inégalités sociales, gentrification des centre-villes, rôle des technologies ou encore modèle de société, le vélo est devenu une revendication, un symbole, un sujet clivant, bref: une «panique morale». Cette notion, importée des Etats-Unis, désigne une focalisation disproportionnée de l’opinion publique sur une pratique marginale, mais perçue comme remettant en cause les valeurs fondamentales d’une société.

Ainsi, les récentes controverses sur le burkini, le mariage gay ou la gestation pour autrui ont alimenté les journaux et les discussions, au détriment des vraies questions de migrations, de discriminations, de politiques de santé. Le premier enjeu du vélo, bien sûr, c’est la pollution: alors que toutes les grandes villes suffoquent, le vélo est propre. Certes, il ne peut conduire une famille avec enfants et bagages à l’aéroport, ni livrer une commode, ni vous sortir d’un territoire excentré, mais il réduirait drastiquement le niveau de toxines si tous les conducteurs circulant seuls en ville pédalaient au lieu d’accélérer.

Le vélo représente aussi une nouvelle forme de déplacement. Avec les applications connectées, on passe des transports où l’individu devait se brancher sur des infrastructures pour aller d’un point A à un point B (bateau, train, avion) à la mobilité où ce sont les transports qui doivent se brancher sur l’individu. Le vélo est devenu l’emblème de ce changement de paradigme, notamment au travers du «Vélospot» qui, pour la première fois, a fait reculer la propriété.

C’est le troisième enjeu du vélo: l’ubérisation, c’est-à-dire la remise en cause des cadres qui structurent notre société, et dont la propriété est le pivot. Posséder est devenu un handicap et la propriété synonyme de lourdeur, de taxes, d’obsolescence voire de fétichisme. L’économie a délocalisé la fabrication des objets, le partage en disqualifie la propriété. Le vélo est ainsi la bannière d’un monde à la fois désindustrialisé, désintermédié, désencombré.

Du moins pour les plus riches. Car le vélo est aussi un acteur sur la scène des inégalités, à travers les oppositions centre/périphérie, jeunesse diplômée et urbanisée/populations défavorisées et périurbaines; le vélo serait la liberté des rentiers quand la voiture serait la contrainte des travailleurs. Le vélo renverrait ainsi, selon l’expression de Boltanski et de Chapiello, à «l’exploitation des immobiles par les mobiles».

Pour finir, le vélo porte l’idéal de la décroissance, et une réponse à ce qu’Ivan Illitch avait baptisé la «contre-productivité», qui veut que, passé un certain seuil de développement, le progrès se retourne contre lui-même: la médecine omniprésente nous rend malade, l’école hégémonique nous rend idiot, la voiture embouteillée nous empêche d’avancer.

La panique morale du vélo tient ainsi à l’ébranlement de nos cadres de pensée traditionnels. Reste à déterminer quelle part y tient l’illusion d’optique du user friendly qui consiste précisément à déconnecter les pratiques des infrastructures complexes qui les rendent possibles. Car il faudra toujours construire des routes, des vélos, des téléphones, des câbles sous-marins bref: cette société où le vélo est devenu si pratique. (TDG)

Créé: 22.08.2017, 09h50


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