Un Nobel contre la pauvreté

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L’attribution du prix de sciences économiques de la Banque royale de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, dit Prix Nobel d’économie, à trois représentants de la recherche en économie comportementale n’a pas fait que d’enthousiastes commentateurs. L’un des trois lauréats en particulier – la Franco-Américaine Esther Duflo – avait même été auparavant assez sèchement éreinté dans un ouvrage paru l’an dernier*, où l’auteur écrivait en plusieurs endroits tout le mal qu’il pensait des chercheurs de cette espèce.

En gros, il est reproché à ces «néocomportementalistes» de s’inspirer de méthodes propres à la recherche médicale ou agronomique (comme le recours à des essais comparatifs randomisés) pour donner un vernis scientifique à ce qui ne serait en réalité que le fruit d’un «fonctionnement sectaire».

La critique n’est pas complètement déplacée, dans la mesure en particulier où les expérimentations sur le terrain (telles celles menées au Kenya à la fin des années 90 par Michael Kremer, autre colauréat du Nobel 2019, pour évaluer l’impact de la distribution de vermifuges sur l’absentéisme d’enfants et adolescents scolarisés) ont certes permis d’améliorer la santé des sujets visés mais n’ont pas réellement contribué à réduire l’échec scolaire et par là la pauvreté, ce qui était tout de même l’objectif visé. Pour y parvenir, croit-on pouvoir lire entre les lignes, il faudrait des chamboulements bien plus radicaux de l’ordre social, ou plus précisément néolibéral, comme il est désormais de bon ton dans divers milieux de le qualifier.

Le fait est, il faut bien l’admettre, que les sommes considérables allouées depuis des lustres à l’aide au développement n’ont pas beaucoup contribué à faire reculer la pauvreté dans le monde, et s’il y a eu une certaine élévation du niveau de vie, y compris dans les zones les plus défavorisées, elle s’explique aussi et peut-être surtout par la forte croissance mondiale des dernières années. Mais de là à rejeter en bloc l’apport des méthodes comportementalistes, au motif que leurs adeptes proposeraient «ni plus ni moins un aggiornamento du paradigme dominant», et considérer que ce courant représenterait «une régression pour les sciences sociales», il y a un pas qu’on se gardera de franchir. La reconnaissance universelle, et désormais nobélisée, de la valeur des recherches effectuées au moyen de ces outils ne s’explique pas uniquement par des a priori idéologiques, mais aussi par les résultats obtenus sur le terrain, si modestes soient-ils.

On pourrait d’ailleurs étendre la démarche (la lutte contre la pauvreté) à d’autres enjeux, parmi lesquels on osera mentionner, à une échelle bien sûr réduite puisque simplement locale, la lutte contre l’échec scolaire à Genève, où des efforts considérables ont été consacrés au fil des années à des réformes du Cycle d’orientation, dont aucune n’a permis de corriger un niveau d’inégalité des chances demeuré globalement inchangé. L’apport ici des méthodes de l’économie comportementale permettrait peut-être de venir à bout de cet échec persistant de la politique en matière d’instruction publique.

*Jean-Michel Servet, «L’économie comportementale en question», Éditions Charles Léopold Mayer, 2018 (téléchargeable gratuitement)

Créé: 21.10.2019, 19h44

Marian Stepczynski

Chronique économique

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