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Mourir en Pologne, dans un camp d’extermination

La semaine dernière, le parlement polonais a cru devoir légiférer en matière d’histoire. Il a voté une loi aux termes de laquelle quiconque laisserait entendre que la Pologne porte une part de responsabilité dans la destruction des juifs d’Europe serait passible d’une peine allant jusqu’à trois ans de prison. Il serait notamment interdit d’employer une expression comme «camps de la mort polonais» pour désigner les camps d’extermination nazis établis en Pologne.

Mesdames et Messieurs les Politiciens de Pologne, laissez les historiens faire leur métier

En tant que telle, il est vrai, l’expression de «camps polonais» n’est pas bonne. Tout le monde sait bien que ce sont les nazis allemands qui ont conçu puis dirigé Auschwitz, sans demander leur avis aux habitants d’Oswiecim. En 2012, le président Obama s’était d’ailleurs fait taper sur les doigts pour avoir évoqué un «camp de la mort polonais». Mais pourquoi brandir le gourdin quand quelqu’un emploie une expression historique malheureuse? Prenons un exemple plus proche. Si l’on dit que Jean Moulin est tombé entre les griffes de la Gestapo lyonnaise en 1943, on commet une imprécision terminologique, car la Gestapo de Klaus Barbie n’était pas une institution lyonnaise. Mais imaginons un instant qu’une loi soit demain promulguée à Paris qui enverrait en prison l’historien coupable de parler de «Gestapo lyonnaise»: on voit bien qu’on toucherait, comme c’est le cas aujourd’hui en Pologne, aux confins de la bêtise humaine.

Comme souvent, la volonté de légiférer en matière d’histoire dissimule probablement d’autres motifs, qui sont inavoués. En l’occurrence, on en devine deux. Le premier, c’est la velléité de la Pologne de rouvrir avec l’Allemagne le contentieux des dommages de guerre: il faut donc rappeler à temps et à contretemps que tous les crimes commis sur territoire polonais entre 1939 et 1945 seraient le fait des occupants, et d’eux exclusivement. Le second, c’est probablement la difficulté des Polonais catholiques de reconnaître leur antisémitisme, avant, pendant et encore après la Shoah. Cet antisémitisme n’a pas été systématique, comme en témoignent les noms des 6700 Polonais inscrits parmi les Justes d’entre les nations. Mais il a été réel: le pogrom de Jedwabne, en 1941, a bel et bien été le fait de Polonais, et celui de Kielce en 1946 ne doit à l’évidence rien aux nazis. Et quand, après la débâcle allemande, tel Polonais juif sortait de sa cachette (car quelques milliers ont tout de même survécu), il était plutôt accueilli par un «ah bon, Hershek, vous êtes encore en vie?» que par des cris d’enthousiasme (cf. les travaux de l’historien Jan T. Gross).

Un ami vaudois racontait que son père soignait jadis les enfants de C.-F. Ramuz. Mais quand Ramuz a voulu lui dire quel médicament prescrire, le docteur a rétorqué: «Monsieur Ramuz, je ne vous dis pas comment écrire vos romans. Laissez-moi faire mon métier.» Mesdames et Messieurs les Politiciens, de Pologne ou d’ailleurs, ne vous mêlez pas de légiférer en matière d’histoire: vous n’aboutirez jamais qu’à des catastrophes intellectuelles. Laissez les historiens faire leur métier. * professeur d’histoire du christianisme, Université de Genève

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