La minute de silence

Chronique: mon été à l'armée 6/7Notre journaliste Sami Zaïbi fait son école de recrues. Chaque semaine, il nous raconte les moments joyeux ou difficiles vécus sous les drapeaux.

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Il était 18h45, mercredi dernier sur la place d’appel de la caserne de Chamblon, lorsque nous avons vécu les soixante secondes les plus solennelles de notre vie. En l’honneur du camarade de la caserne de Kloten mort dans un accident de la circulation lors d’une instruction le matin même, nous avons observé une minute de silence, alignés sur la place d’appel en «tenue A» de circonstance: veston, chemise et cravate.

Vingt secondes. Jamais silence n’a été si profond. On aurait presque entendu le frisson qui parcourait les nuques. La dimension folklorique habituelle des appels s’est évanouie. Dans la tête, les pensées se bousculent. Les premières vont au camarade disparu, au blessé et à leurs familles. On se repasse contre son gré le scénario des événements. Un matin, très tôt, un virage, très serré, une chute, très haute.

Ensuite, on fait les liens. Les victimes occupaient la même fonction que nous, pionnier d’ondes dirigées. Comme prévu, nous investirons dans quelques semaines la même caserne et emprunterons certainement la route depuis laquelle a eu lieu la chute fatale. On se pose alors tous les mêmes questions: et si c’était un camarade de section? Et si c’était moi? On repense à la pluie de messages inquiets envoyés par nos familles.

Quarante secondes. Le silence n’est troublé que par le doux frémissement des arbres alentour. Brusquement, on prend la pleine mesure de la lourde responsabilité que nous confie si vite l’armée suisse. On a entendu nombre d’histoires militaires tragiques, du suicide au tir accidentel, en passant par la manipulation d’explosifs. Et, bien sûr, les accidents de la route.

«Le risque de mourir fait irruption dans notre réalité, avec l’effet d’une gifle. On repense aux véhicules que l’on conduit, aux personnes assises derrière, aux armes que l’on manie»

Ils paraissaient lointains, opaques. D’un coup, ils sont juste là, tout proches. Le risque de mourir fait irruption dans notre réalité, avec l’effet d’une gifle. On repense aux véhicules que l’on conduit, aux personnes assises derrière, aux armes que l’on manie.

On reconsidère la raison de notre présence ici, un peu comme un grimpeur qui regarde en bas après trois cents mètres d’ascension. Et inévitablement on se pose la question fatidique: suis-je prêt à laisser ma vie pour la patrie?

Jusqu’ici, j’aimais à dire que la seule chose utile que l’armée m’ait apprise, c’est nouer une cravate. Car au fond, monter une mitrailleuse d’un autre temps, décoder péniblement le grésillement d’une radio, conduire des chars et tirer au fusil d’assaut relèvent plus du fantasme militaire suisse que d’une nécessité sécuritaire. On voyait ces activités un peu comme un jeu. D’un seul coup, dans le calme irréel de la formation immobile, on se rend compte qu’au-delà de la finalité des exercices il s’agit aussi et peut-être surtout de protéger sa vie et celle des autres. Une erreur, et une section entière peut y passer.

Soixante secondes. On arrête le garde-à-vous, un peu abasourdi par ces instants d’éternité, et on reprend le cours de notre monotonie militaire. Avec une conviction désormais chevillée au corps: peu importe pourquoi et pour qui on est là, on se montrera à la hauteur de nos responsabilités. Et ça, c’est déjà un sacré apprentissage.

Créé: 15.08.2019, 14h15

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