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Liberté d'expression: la réponse d'Herrmann à Raphaël Enthoven

En réponse à sa mise en cause lors d'une conférence filmée, la lettre du dessinateur de la Tribune de Genève au philosophe français.

Herrmann par Herrmann.
Herrmann par Herrmann.

Monsieur,

C’est avec beaucoup d’attention que j’ai écouté votre discours sur la liberté d’expression lors du Printemps républicain: «Et si la seule véritable censure qui soit à redouter était l’autocensure?»

La réponse que vous apportez est brillante et non dénuée de pertinence ; je peux adhérer à la plupart de vos thèses. Et franchement, cette allégorie vivante de la lâcheté, ce caricaturiste suisse dont vous faites le portrait si amusant et si cinglant, ce Monsieur Herrmann, quel con!

Il se trouve que ce type-là, c’est moi. Vous avez choisi la voie de la caricature. Dommage. C’est un domaine dans lequel je me sens suffisamment autorisé pour vous dire que vous êtes nul. Pire, diffamatoire. Je ne sais pas ce qui s’est passé: nous avions eu un débat courtois et respectueux quoique légèrement empreint de condescendance de votre part lors de l’émission de la Télévision suisse romande «La puce à l’oreille». Deux semaines plus tard, un ami me signale votre nouvelle intervention et je découvre alors une attaque d’une malhonnêteté et d’une veulerie absolue. La plupart des paroles que vous me prêtez sont fausses et quand elles ne le sont pas, vous les mésinterprétez.

Je passe votre introduction où vous décrétez qu’à côté de moi, Faizant, c’est Manara. Très drôle. D’autant plus facile de faire rire la salle que personne ne me connaît. Or quiconque a vu une vingtaine de mes dessins serait étonné de cette comparaison! Libre à vous de me juger, mais pour cela, j’aurais apprécié qu’au moins vous fassiez vos devoirs à domicile.

Plus ennuyeux, vous poursuivez en disant «Herrmann le reconnaît sans pudeur, je le cite, il veut plaire à un maximum de gens». Épatante citation! Je ne l’ai jamais prononcée et je vous défie de la retrouver. Cela ne vous empêche pas d’en inférer que je veux donc déplaire à un minimum d’individus, c’est pourquoi je soumettrais tous mes dessins à un panel de lecteurs. Totalement faux : je montre certes mes esquisses à quelques journalistes, mais juste pour vérifier que mon gag fonctionne. L’humour étant basé sur l’implicite, je dois simplement m’assurer qu’il y ait intelligence avec le récepteur. Presque tous les dessinateurs font cela, y compris à «Charlie». Coco a d’ailleurs pu le confirmer au cours de l’émission. Vous confondez simplement censure et consultation. Je reste le maître absolu de mes choix et ne dédaigne pas, à l’occasion, le dessin qui choque. Plus loin, vous m’accusez également de m’en être pris à «Charlie» en me citant cette fois correctement: «Charlie pratique certes un humour de provocation, mais rien ne saurait excuser ni justifier le terrorisme» Et vous d’ironiser: c’est un peu comme si, quand une femme se fait violer, sa minijupe ne serait pas une circonstance atténuante pour l’agresseur, mais une explication! Ah bon, il me semble dire l’exact contraire.

Beaucoup plus grave: vous prétendez que je vous ai confié, hors plateau, avoir renoncé à dessiner un zizi dans le journal par peur de déplaire aux lecteurs. Avoir peur de dessiner un zizi, vous vous rendez compte?! Et de vous payer ma tronche pendant cinq minutes, et de m’imiter comme un Trump se moquant d’un malade atteint de Parkinson. Gros succès.

Pas de chance, le dessin a bien paru deux jours plus tôt, chacun pourra en juger (tdg.ch du 26.11.2019)

Le dessin d'Herrmann du 26 novembre 2019
Le dessin d'Herrmann du 26 novembre 2019

En fait, je vous ai juste dit que les Suisses étaient peut-être plus frileux que les Français car j’avais reçu quelques réactions négatives. Je vous pardonne: mon accent suisse vous aura égaré. Mais quand vous concluez de cet épisode inventé que la liberté que je revendique est donc la liberté de me soumettre... N’y aurait-il pas quelque vice dans votre démonstration?

Venons-en au fond: j’ai osé, lors de notre débat à Lausanne, distinguer deux catégories d’humour: l’humour inclusif, celui que je préfère pratiquer, qui consiste à essayer de rire du lecteur avec le lecteur, et le rire «exclusif» (une licence lexicale qui a déplu au concierge de la langue française que vous êtes). Un rire plus facile, plus onaniste, plus méchant, qui s’obtient aux dépens de la personne visée. Je précise qu’à mes yeux, ces deux formes d’humour sont complémentaires et également respectables. Grossièrement, j’ai classifié «Charlie» comme le champion d’un humour exclusif, qui peut se moquer de tous les footeux, musulmans, cathos etc... d’autant plus facilement que ceux-ci ne le lisent pas, alors que les lecteurs de «Charlie», eux, achètent précisément le journal pour cela. Nul besoin donc pour les humoristes de se soucier du destinataire du gag, puisque celui-ci est un membre de la même tribu. Ou plutôt, était, avant internet... Tout autre est la situation de l’énorme majorité -plus silencieuse- des dessinateurs de presse dans le monde qui travaillent non pas dans un journal satirique mais tout public. Il ne s’agit pas tant d’une différence de conceptions philosophiques que de deux situations différentes. Pour ceux-ci, la question de la réception est primordiale. Les désabonnements menacent et les rédacteurs en chef veillent. D’autant plus en cette période de crise financière de la presse et de règne du politiquement correct. La récente suppression par le «New York Times» de tout éditorial cartoon en est l’exemple le plus triste et le plus patent. Or c’est dans ce cadre-là que se meuvent, comme moi, la plupart des dessinateurs. Et c’est dans ce même contexte que j’ai dit que notre lot, à nous, était de devoir nous adresser à des gens qui ne sont pas de notre avis ou de notre bord. Mais c’est peut-être de cela que vous vouliez parler quand vous prétendiez que je ne souhaite déplaire à personne? Il me semble pourtant qu’il y a une nuance: mon but n’est pas de me soumettre, mais de jouer au chat et à la souris avec le lecteur, d’aller toujours un peu plus loin que ce qu’il souhaiterait entendre. Et je prétends que si on le brusque sans qu’il peste, alors on a gagné une parcelle de liberté. On pourra alors y aller plus fort une prochaine fois ; dans un lent processus, peu spectaculaire mais efficace, de mithridatisation. De l’autocensure? Oui, comme moyen. En tant que technicien de la liberté, je revendique cette éthique de la responsabilité, de préférence à l’éthique de conviction brandie par le penseur Enthoven. Bien sûr que le réglage entre provocation et mesure est délicat, mais cette douce violence, je refuse de la voir comme un oxymore et de l’appeler comme vous soumission ou lâcheté.

Donc oui, j’ai prononcé le mot autocensure! Un mot bizarrement, incroyablement tabou en France. Comme si Freud n’avait jamais existé! Celui qui ose dire qu’il ne s’autocensure jamais est soit un idiot, soit un menteur. Chez moi, par exemple, l’autocensure commence tout simplement par la volonté de résister à l’envie de vous agonir quand vous trahissez mes mots et mes pensées en me livrant à votre public de rieurs abusés. Et «Charlie», qui se vante d’en faire l’économie n’a-t-il pas viré feu Siné qui avait fait une allusion à la supposée rapacité du fils de Sarkozy? «Charlie» n’a-t-il pas renoncé depuis quelques années à dessiner des Allah sodomisant des chèvres et vice-versa? Mais peut-être ai-je raté ces dessins.

A l’inverse, un Desproges dont j’ai vu récemment une séquence sur YouTube se permettait de faire le gag suivant: pourquoi y avait-il tellement de Juifs dans les camps de concentration? Parce que c’était gratuit! A-t-on encore le droit en 2019 de proférer de telles saillies? Je ne crois pas. Est-ce dommage? Pas sûr. Refuser de le faire signifie-t-il, comme vous le dites à mon égard, devenir l’outil de sa propre censure ou se soumettre à la tyrannie de la majorité? J’ai effectivement admis que j’épargnais en général dans mes dessins le faible, c’est-à-dire par exemple, l’infirme, le Noir, le pauvre, le moche, l’enfant, la femme ou le juif pour m’attaquer de préférence aux puissants. Roulements d’yeux de votre part. Mais n’est-ce pas ce que tout le monde fait, «Charlie» et vous compris? Ce que vous appelez servitude volontaire n’est-il pas la condition première de toute société? Celle, pour le fort de ne pas abuser de sa supériorité? J’ai l’impression de dire un tel truisme et une telle banalité que je soupçonne un malentendu dans notre emploi commun du mot autocensure...

«Des Herrmann, il y en a partout, ce sont les censeurs que leur indignation satisfait, les auteurs que l’indignation terrifie et qui subliment leur trouille en en faisant des leçons de tolérance…». Quel style! On pourrait croire que vous succombez à la tentation de plaire à la majorité. Mais désolé, je ne m’y reconnais pas.

Si de mon côté je peux comprendre votre propos, voire y trouver matière à réflexion – car je crois être plus poreux que vous à la pensée d'autrui – ce que je déteste, dans votre manière, c’est cette propension bêtement tribunicienne à fabriquer du bouc-émissaire, à inventer un ennemi de toutes pièces et à livrer cette fiction à une salle par l’odeur du sang alléchée.

Cette pratique, fondamentalement déshonnête, ressemble étonnamment plus à celle d’une Marine Le Pen qu’à celle d'un philosophe. La fréquentation de vos pairs aurait dû vous enseigner la différence entre réflexion et insulte, celle de Coco, le fossé entre méchanceté et haine.

Modérément respectueusement,Herrmann

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Mise à jour, mercredi 18 décembre, 20h13.

Raphael Enthoven a réagi indirectement au texte de notre dessinateur via Twitter, en répondant à un autre dessinateur de presse, Patrick Chappatte. A retrouver ci-dessous.

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