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L’épi de blé

Notre journaliste Sami Zaïbi fait son école de recrues. Chaque semaine, il nous raconte les moments joyeux ou difficiles vécus sous les drapeaux.

«Gauche, gauche, gauche-droite-gauche». Voilà le tube de l’été dans la caserne. Synchronisé par ce métronome vocal qu’elle entonne en chœur, la formation marche au pas, d’un seul homme. L’écho froid des chaussures de combat tinte à l’unisson sur le béton chaud de la place d’armes, façon défilé du quatorze juillet.

Après quatre semaines de service, voilà déjà atteint le sommet du formatage, achevée la dissolution de l’individu dans la masse. Si la chaînette d’identification que l’on porte autour du cou se nomme «collier de chien», ce n’est pas pour rien. Comme le canidé, la recrue a fait une croix sur une grande partie de son autonomie. Elle n’a pas son mot à dire sur où aller, comment marcher, que manger, quand boire, quand se coucher, comment s’habiller, etc. Lors des sorties, elle mange dans une gamelle et accoure dès que son maître - euh gradé - crie «à moi». A la différence près que le chien, lui, ne fait pas de pompes lorsqu’il désobéit.

En conséquence, on désapprend à choisir, à réfléchir. Ainsi, lors du souper fac, la sortie hebdomadaire de trois heures à Yverdon, arrêter son choix devant les trois pages de pizzas devient un parcours du combattant. Et un parcours du combattant, c’est long et c’est dur, je parle en connaissance de cause.

Cette uniformisation totale est ambivalente. Avant tout, il faut l’admettre, elle est visuellement belle, voire jouissive pour ceux à tendance maniaque, comme moi. Il faut voir ces «matparcs», comprenez la disposition identique, en série, des affaires de chacun au sol, il faut voir une compagnie entière se mettre en garde d’un mouvement. Il y a indéniablement une dimension spectaculaire.

Le lissage des individualités ôte toute remise en question. Aucun choix à effectuer, pas d’initiative à prendre - surtout pas!-, simplement les règles: c’est rassurant pour certains. Un peu comme une religion. Mais en lieu et place de la Bible, dont des évangéliques sont venus nous expliquer que leur version miniature se glisse tout juste dans la poche d’épaule de l’uniforme, ce sont les innombrables règlements que l’on doit toujours avoir «sur homme» (en théorie, car sinon on ne pourrait pas marcher) qui font autorité, jusque dans les plus infimes détails.

De plus, l’uniforme polit les différences. De sexe (il y a deux filles dans notre section), de rang social, d’origine. J’aurais aimé écrire que même le Röstigraben tombe, mais ce serait embellir la réalité. Certes des ponts se construisent dans notre section bilingue, mais la langue demeure un sillon profond.

Voilà ce qui l’en est des aspects positifs. Cela n’empêche pas que l’on se sent comme un robot, et parfois, au milieu d’une mer de garde à vous, noyé dans le flot cadencé d’une marche au pas, l’envie prend de sortir du rang, de tout envoyer balader, de crier, de rappeler au monde entier que l’on est davantage qu’un uniforme. Mais on n’en a pas le droit.

Alors on résiste comme on peut, on se raccroche à ce que l’on a: des petits attributs qui nous rappellent notre individualité. Pour le Valaisan de la chambre, c’est un écusson étoilé, qu’il porte dès qu’il en a l’occasion, quitte à se faire rappeler à l’ordre. Pour un autre camarde, ce sont des chaussettes roses pétantes, là aussi on frise le code. Le simple fait de fumer devient l’expression de sa différence. «On a le droit de fumer ici?» demande le clown de la chambre chaque fois que l’on découvre un nouvel endroit, effet comique garanti: dans la cour, dans la chambre, puis dans le char, enfin dans le masque à gaz. Pour ma part, mon signe distinctif consiste en un épi de blé entre les dents. Simple, efficace, désarmant.

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