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La guerre du trône

Notre journaliste Sami Zaïbi fait son école de recrues. Chaque semaine, il nous raconte les moments joyeux ou difficiles vécus sous les drapeaux.

Tout le monde me l’avait dit, la première semaine à l’école de recrues, «on en chie». Ça a été le cas. Mais seulement au sens figuré.

Le matin, les vingt minutes à disposition avant l’appel pour se raser, préparer les affaires et faire l’ordre en chambre de manière millimétrée (jusqu’à l’orientation du bouchon de la gourde sur l’armoire) se révèlent peu propices à un séjour aux toilettes. Puis, lors des activités du matin et de l’après-midi, comme le maniement du fusil d’assaut, l’absence de cabinets et le stress permanent réduisent encore la «fenêtre de tir». Quant aux pauses repas, à 6 h, midi et 18 h, elles ne se révèlent pas plus opportunes, consistant souvent en une aspiration frénétique de nourriture.

Pour déposer le fruit d’une journée de dur labeur, il faut donc se faire stratège. Profiter des rares repas de plus de quinze minutes. Quitte à pousser un peu. Ou alors, après l’extinction des feux, vers 23 heures, ouvrir discrètement la porte de la chambre, s’avancer à pas de loup dans le corridor obscur et, une fois sur le trône, limiter la portée auditive de l’opération…

L’âpreté du passage du civil au militaire se mesure à la profondeur abyssale du sommeil. Dans les boîtes de sardines brinquebalantes nous servant de transport, tout le monde dort. Durant les nuits de cinq heures, malgré le V12 qui me fait office de voisin de lit, je dors. Même le camarade de chambre sur lequel on a disposé trois fruits, un casque et une corbeille, parce que l’armée, c’est aussi se marrer, dort imperturbablement.

La perception des corps a aussi changé. Ils s’apparentent à des Lego. Seuls, ils n’ont aucune valeur; ensemble, on peut faire pleins de formes avec: sur un rang, sur deux rangs, en colonne par un, par deux, par quatre, par ordre de taille, en demi-cercle, même en «L» si la section devait attendre dans un coin.

Au début, la chorégraphie protocolaire paraît irréelle, théâtrale. Est-ce bien moi dans cette masse symétrique, «collier de chien» autour du cou, qui salue, court, s’arrête, se met au garde à vous, en position de repos? La sensation de se voir de l’extérieur ne se dissipe pas. Devant les yeux défilent les scènes de «Full Metal Jacket», pas la réalité.

Pourtant, un jour, quelque chose se produit. Dans une grange craquante faisant office d’arsenal, on s’avance vers le capitaine, on se met au garde à vous, jambes serrées, pieds formant un angle de soixante degrés, buste bombé, bras plaqués le long du corps, mains serrées et regard droit. On porte la main à la tempe droite. «Capitaine, recrue Zaïbi», qu’on dit. «Au nom de la confiance que vous porte l’armée suisse, je vous donne votre arme personnelle», qu’on nous répond. Comme appris, on la lui arrache des mains. Puis on va chercher sa tenue.

Alors apparaît dans la glace non plus un civil mais un militaire, uniforme camouflage surpiqué du drapeau suisse sur les épaules, béret sur le crâne, arme dans les mains. À ce moment, le binational que je suis, à la fibre peu patriotique, encore moins militariste, peine à réprimer le sentiment de fierté qui pointe là en bas, dans le ventre, inexplicablement.

Dès lors, on met un poil plus d’énergie à affronter la chaleur, la fatigue et le protocole. Quant aux intestins, ils se calquent gentiment sur le rythme de la caserne.

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