Entre Genève et Thoune, une école militaire sur le modèle français

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Quand il se joint en 1819 à la fondation de l’école militaire centrale qui va faire de Thoune le haut lieu de la défense helvétique, le Genevois Guillaume-Henri Dufour a 32 ans. C’est un bonapartiste qui a été formé au génie civil et militaire dans les meilleures écoles de France, à Paris et à Metz. Officier du génie dans le service actif français, il est passé maître dans l’art des fortifications, appris au contact du formidable Baudrand, futur maréchal d’Empire.

La chute de Napoléon a interrompu sa carrière française et l’a ramené à Genève, qui vient d’être rattachée à la Suisse. La foi qu’il a mise dans les idées nouvelles, il en fera bénéficier cette Confédération que les Puissances viennent de rassembler, d’arrondir et de reconnaître en droit.

Un soldat de Napoléon éprouvé dans les situations militaires périlleuses de l’Empire est bien placé pour juger des lacunes intellectuelles des officiers suisses dont il prend la charge. A Thoune, il se pose en pédagogue et rédige pour les futurs professionnels de la défense nationale un Cours de tactique, un Mémorial pour les travaux de guerre et un exposé sur la Fortification permanente. Son cours, il l’introduit par une injonction : puisse-t-il éveiller chez «ses jeunes camarades» le désir «d’étendre leurs connaissances et de se livrer à des études plus profondes». Leur dévouement, dit-il, «pour être utile à la patrie, doit être éclairé. Dans une armée comme la nôtre, un officier sans instruction ne rendra jamais que de faibles services, l’expérience ne pouvant, chez lui, suppléer au défaut de théorie».

De la fréquentation de Baudrand, qu’il a connu à Metz et suivi à Corfou en 1813, Dufour a ramené une vision ambitieuse du métier: «Nous devons recueillir avec empressement et nous approcher toutes les découvertes qui tendent à perfectionner l’art militaire», dit-il. Devant des officiers suisses jalousement identifiés à leur arme, il insiste sur ce qu’enseignent les batailles en terme de coordination: «Ce qui fait la force d’une armée, c’est la coopération active et désintéressée de tous les membres qui la composent.» Il organise, pour en faire la démonstration, des manœuvres qui réunissent les différents corps sur la place du Freyenhof.

A l’école de Thoune, dont il est instructeur en chef puis directeur de 1831 à 1834, le Genevois ajoute à la technique militaire l’esprit géographique de son temps: le territoire, au XIXe siècle, a pris une importance politique qu’il n’avait jamais eu; les frontières, mesurables avec précision, peuvent être représentées sur des cartes facilement accessibles. Dufour fait une carte pour la Suisse, dessinant la forme du sol et de l’espace à défendre. Les deux dernières semaines de son cours sont occupées par des «voyages de reconnaissance» destinés à familiariser les officiers du génie avec le terrain. «Les jeunes officiers apprennent ainsi à bien connaître leur pays, à débrouiller le chaos apparent de ses montagnes gigantesques.»

La pratique des armes, l’œil, le sens de l’espace, la connaissance du sol: Dufour fait de Thoune une école totale: « Celui qui fait campagne, après s’être meublé l’esprit et la mémoire par l’étude des faits et des sciences militaires, profite de tout ce qu’il voit; rien n’est perdu pour lui; sa curiosité sans cesse excitée trouve toujours de quoi se satisfaire; il rencontre mille occasions d’appliquer sa théorie; ses connaissances s’étendent, ses idées s’éclaircissent; il devient enfin habile parce qu’à une sainte théorie il a le bonheur d’allier une pratique éclairée. Il faut l’une et l’autre pour faire un militaire accompli.»

La sainte théorie et le bonheur d’une pratique éclairée ont valu à Guillaume-Henri Dufour, nommé général en 1847, de gagner la guerre du Sonderbund. Il est resté à l’état-major général jusqu’en 1867. Sous son mandat, une caserne pour 1166 hommes, dont 140 officiers, s’est élevée sur le Freyenhof, ainsi qu’une nouvelle ligne de tir pour l’artillerie. Thoune devenait une vraie place d’armes. A travers le Genevois Dufour, c’est à la France et à ses maréchaux d’Empire qu’elle le devait.

Créé: 01.05.2015, 10h43

Dans le cadre de l'opération Genève à la rencontre de la Suise, Joëlle Kuntz, journaliste et écrivaine, rédige des chroniques historiques sur ce qui relie Genève et les villes étapes du «roadshow».

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