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Entre Genève et Bâle, une pêche miraculeuse

La religion, la spiritualité, habitent les deux cités : le concile, puis Erasme et Oecolampade à Bâle, l’évêque, la Réforme et Calvin à Genève. Là prennent souche des visions de l’existence et du monde partagées par leur ampleur et leur radicalité. Une connivence d’ambition accouche à l’aube de la Renaissance de deux villes fondatrices dans la pensée, dans l’art et dans la politique.

Le concile de Bâle en est à l’origine. C’est une assemblée nombreuse (plusieurs dizaines de milliers de personnes à certains moments), longue (de 1431 à 1449), titrée (cardinaux, évêques, princes, ducs, barons et chevaliers), et lettrée (des centaines de copistes, graveurs, illustrateurs). Elle a pour but de rétablir le dialogue dans la chrétienté catholique déchirée par la dissidence hussite de Bohême. Elle finit par un conflit de légitimité: posant son autorité comme supérieure à celle du pape de Rome, le concile démet Eugène IV et élit à sa place Amédée VIII, comte de Savoie, intronisé sous le nom de Félix V en 1440. Amédée possède le comté de Genève, mais sans Genève, qui appartient à l’évêque, François de Metz à l’époque. Le bénédictin fait le voyage de Bâle où il découvre l’auteur d’une peinture qui le séduit, Konrad Witz, un artiste allemand établi dans la ville depuis le début du concile. Il lui confie l’exécution d’une œuvre pour la cathédrale, le retable de Saint Pierre, terminé et signé en 1444. Entre temps, l’anti-pape savoyard a fait de l’évêque de Genève un anti-cardinal.

Voilà Genève avec un prélat issu d’une insurrection populiste au sein de l’Eglise, un anti-pape dans le voisinage et une peinture qui bouleverse l’ordre hiérarchique de la commande et de l’exécuteur puisque c’est l’artiste Witz qui décide seul de sa manière de peindre : il posera son Saint Pierre devant le paysage réel de la rade genevoise, une première.

Ce n’est pas sous Calvin mais sous Farel que le retable est lacéré par la foule iconoclaste de la Réforme genevoise en 1536. Ce Farel dont Erasme a réussi à se débarrasser à Bâle parce qu’il manquait du sens de la mesure et qu’Oecolampade, le réformateur, a vainement tenté de modérer. Ce qui reste du retable est caché par un cœur charitable et disparaît pour quatre siècles et demi de la conscience européenne.

A Bâle où ont afflué tant de talents et d’artistes sur les basques des célébrités conciliaires, quelque chose s’est enclenché: un goût pour l’écrit, pour l’image, pour l’art. Les imprimeurs se font collectionneurs. Les collections se transmettent de pères en fils. Dans le bahut de Basile Amerbach, le premier des collectionneurs bâlois, il y a par exemple, en 1586, 104 dessins de Holbein et de Dürer, l’ Eloge de la folie, d’Erasme, illustré par Holbein, une cinquantaine des plus beaux tableaux de cet artiste dont le Erasme écrivant et le Christ mort, trois milliers d’estampes, 1866 dessins de maîtres suisses ou allemands et maintes curiosités antiques provenant de fouilles archéologiques.

Quand un marchand hollandais veut acquérir ce trésor, le Conseil bâlois, sous l’impulsion du maire Wettstein, l’achète pour 9000 écus d’Empire et le confie à l’Université où se développe à partir de ce moment la connaissance critique des œuvres.

L’érudition artistique bâloise retombe sur Genève en 1901: le conservateur des Beaux-Arts de la cité rhénane, Daniel Burckhardt-Werthemann, annonce cette année-là la redécouverte des morceaux épars du retable de Konrad Witz et leur authentification. L’archéologue genevois Jacques Mayor a en effet trouvé dans le sous-sol de l’Université deux grands panneaux d’un retable exécuté en 1444 et signé Magister Conradus Sapientis de Basilea. Burckhardt les a examinés à la bougie. Il leur a trouvé une parenté avec deux autres tableaux, Sainte Catherine et sainte Marie-Madeleine, découverts à Strasbourg, et La rencontre d’Anne et de Joachim, acquis par une collectionneuse de Bâle. Mais que signifie Sapientis ? Le Sage ? Il a consulté une liste d’artistes bâlois établis par un érudit. Il y a trouvé le nom de Konrad Witz de Rotweil. Witz veut aussi dire sage, malin. Konrad le futé qui a donné à Genève son premier miroir, sous l’œil bienveillant du Christ.

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