Entre Genève et Berne, une connivence stratégique

En 1532, Farel, agent et propagandiste de Berne, a les circonstances pour lui. Farel est tout à gauche sur le Mur des réformateurs.

En 1532, Farel, agent et propagandiste de Berne, a les circonstances pour lui. Farel est tout à gauche sur le Mur des réformateurs.

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Soyons francs: Berne et Genève ont une grande histoire en commun, mais sacrément orageuse. Rejoignons-la au XVIe siècle. En 1524, Guillaume Farel, un intellectuel français issu du mouvement réformateur de Meaux, est expulsé de Bâle à la demande d’Erasme, qui supporte mal son dogmatisme évangélique et sa violence. Il le surnomme Phallicus (le libidineux). Berne, passée en 1528 à la doctrine de Zwingli, l’embauche pour aller prêcher dans les mandements francophones annexés d’Aigle, d’Ollon, de Bex, des Ormonts.

De là, solidement protégé par Pierre Giraud, son ancien élève à Meaux devenu chancelier à Berne, il entreprend un ministère itinérant vers Neuchâtel, qu’il amène à la Réforme en 1530, puis Genève, où il arrive en 1532 comme «envoyé de Jésus-Christ». La ville est à feu et à sang, déchirée par les luttes religieuses qui ont commencé dans l’Eglise et par les luttes politiques entre les partisans des Confédérés (Eidguenots) et ceux de la Savoie (Mammelus). L’évêque, Pierre de la Baume, est absent.

Farel, agent et propagandiste de Berne, a les circonstances pour lui. Fragilisée par les coups de main de la Savoie, Genève dépend en effet du soutien des forces bernoises, qui en font payer le prix fort, en monnaie et en pouvoir. Elles imposent la présence de Farel à un clergé qui n’en veut pas, menaçant de rompre l’alliance si la ville ne s’acquitte pas de sa dette de 9000 écus et si, en même temps, une église n’est pas mise à disposition de Farel pour y prêcher. Berne compte sur Farel, encourage et appuie ses initiatives.

Il invente par exemple la «dispute» publique, où ne peuvent être invoquées que les Ecritures – sola scriptura. Comme le clergé, occupé à perpétuer la tradition, ne les connaît plus, il est vite hors jeu. A la première de ces disputes, en mars 1534, il est écrasé. Farel s’empare alors de l’auditoire des Cordeliers. Aux protestations des magistrats, les ambassadeurs de Berne répondent qu’ «ils ne veulent ni ne peuvent ôter au peuple ce que Dieu lui a donné».

La deuxième dispute, celle de Rive, en juin 1535, se déroule sans contradicteurs: les autorités religieuses ont décliné l’invitation. C’est donc un Farel triomphant qui monte à la chaire de la cathédrale au mois d’août. Son prêche fini, l’autel et les images sont détruits. Le 27, la messe est interdite. En mai 1536, la Réforme est officiellement adoptée. Voici Genève gagnée à la cause protestante, qui est surtout la cause politique bernoise. Une cause durable, éprouvée par le temps même si, sous l’influence de Calvin, Farel a fini par s’opposer au système ecclésiastique zwinglien, jusqu’à dénoncer le «césaro-papisme» bernois.

Berne est aux côtés de Genève, quoique mollement, en 1589 quand la Savoie attaque la ville. Elle l’est encore en 1602, quand elle recommence, lors de l’épisode de «l’Escalade».

A la fin de l’Ancien Régime, aristocrates bernois et patriciens genevois sont main dans la main pour combattre les menées des révolutionnaires, lesquels, d’une ville à l’autre, sympathisent.

Les conflits socio-politiques sont tranchés par l’occupation française.

Depuis 1848, Genève et Berne n’ont plus ensemble que des affaires administratives. Egalisées et sécurisées sous le chapeau de la Confédération, elles partagent le statut de capitales de canton mais aussi une responsabilité plus hautes qu’elles: celle de capitale fédérale pour Berne et de cité internationale pour Genève. L’une et l’autre fonction appellent un principe de solidarité: Genève ne saurait être internationale sans Berne, et Berne ne saurait être capitale fédérale sans Genève. Leur co-dépendance ne se proclame pas, ou rarement . Une clause de discrétion semble même l’envelopper, comme si un soupçon de favoritisme risquait de menacer la bonne marche du ménage helvétique.

L’archiviste de Genève invité en 1959 à résumer les relations entre les deux villes pour les besoins du Conseil d’Etat consacre trois pages à leurs affaires militaires sous l’Ancien Régime. Puis il s’arrête avec ce commentaire: «Aux XIXe et au XXe siècles, les relations entre les deux cantons, très amicales, ne présentent rien qui mérite d’être relevé.»

Créé: 30.04.2015, 15h27

Dans le cadre de l'opération Genève à la rencontre de la Suise, Joëlle Kuntz, journaliste et écrivaine, rédige des chroniques historiques sur ce qui relie Genève et les villes étapes du «roadshow».

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