Il était une fois une presse locale

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Un jour peut-être – si tant est que le sujet les intéresse – les générations futures se demanderont comment il est possible que la deuxième ville de Suisse et la plus grande de Suisse romande ait perdu ses journaux, sa radio, ses imprimeries, et que de la sorte tout un secteur, qui portait sa renommée loin à la ronde, ait migré à 60 kilomètres de là.

En simplifiant mais sans travestir beaucoup la vérité, on fera remonter l’affaire aux premières décennies du XXe siècle, lorsque Genève et Lausanne, qui se disputaient les ondes, décidèrent de se les répartir, Lausanne prenant la radio et Genève misant sur la TV naissante. Le choix n’était pas innocent, même si sa portée échappa sans doute aux acteurs de l’époque.

Les arts graphiques genevois, support alors central de la presse écrite locale, prospéraient à l’ombre des organisations internationales qui les assuraient d’un flux régulier et rémunérateur de commandes. Leurs rotatives et leurs imprimeries de labeur faisaient ainsi vivre les cinq quotidiens d’alors, surtout les plus grands d’entre eux, mais beaucoup moins bien les titres à modeste tirage, quelle que fût leur audience locale ou internationale. 3300 personnes étaient employées dans les arts graphiques, indique un document de l’Office cantonal de la statistique de 1978, sans les rédactions des journaux. L’horlogerie occupait alors 4100 personnes.

Pendant ce temps, Lausanne construisait patiemment, autour de l’avenue de la Gare et un peu plus haut à la Sallaz, un réseau de connivences entre journalistes d’antenne, reporters et chroniqueurs de presse qui n’allait cesser de s’étoffer autour de plates-formes et de centres d’impression sans cesse attentifs à moderniser leurs équipements, et beaucoup plus actifs dans la recherche de clientèle, y compris lointaine, que leurs alter ego du bout du lac.

La suite allait s’enchaîner tout naturellement. La manne des Nations Unies et de leurs organisations spécialisées se tarissant pendant que les équipements de Bussigny et alentours exerçaient leur force d’attraction, les principales imprimeries genevoises réduisirent leur périmètre avant de disparaître les unes après les autres, suivies des journaux, les uns privés de leurs soutiens historiques, les autres coulés par leurs éditeurs ou rachetés par des confrères et néanmoins concurrents lausannois, ou encore fusionnés, totalement ou partiellement, par ceux-ci. Avant que – dure loi de la sélection – tout ce petit monde ne finisse par se faire absorber par plus gros que lui, et qu’est-ce qui est plus gros que tout, en la matière comme en d’autres, sinon Zurich.

Quant à la radio ou plutôt ce qu’il en restait à Genève, les derniers studios du boulevard Carl-Vogt se retrouvèrent finalement relégués au fond d’une arrière-cour pertinemment baptisée Passage de la radio.

La désertion de la publicité presse, le phénomène suicidaire de la presse gratuite, l’irruption de nouveaux médias et l’usage compulsif des réseaux sociaux sont aussi pour beaucoup dans la mort des journaux, et surtout dans son accélération. Mais on ne mesurera jamais à la juste hauteur combien de choix hélas peu stratégiques opérés par des gens peu clairvoyants ont condamné à l’étiolement, puis à la quasi-disparition, un secteur d’activité qui comptait il n’y a pas si longtemps de cela parmi les principaux de l’économie genevoise, et occupait encore vers 1970 presque autant de monde que l’horlogerie. (TDG)

Créé: 05.09.2017, 08h44

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