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Europe: et si on essayait la poésie?

Laurent Gaudé s’est exprimé mercredi dernier dans l’enceinte du Parlement européen à Bruxelles. Il y recevait le Prix du livre européen catégorie essai, remis par la cantatrice Barbara Hendricks.
Laurent Gaudé s’est exprimé mercredi dernier dans l’enceinte du Parlement européen à Bruxelles. Il y recevait le Prix du livre européen catégorie essai, remis par la cantatrice Barbara Hendricks.
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Qui sommes-nous maintenant? Ce que nous partageons C’est d’avoir traversé le feu D’avoir été chacun Bourreau et victime Jeunesse bâillonnée et couverte de sang. Ce que nous partageons C’est l’humanisme inquiet. Nous savons ce que l’homme peut faire à l’homme Nous connaissons l’abîme Nous avons été avalés par sa profondeur. Ce qui nous lie, c’est d’être un peuple angoissé Qui sait l’ombre qui est en lui. L’Europe, c’est une géographie qui peut devenir philosophie. Un passé qui veut devenir boussole. Un territoire de cinq cents millions d’habitants Qui a décidé d’abolir la peine de mort De défendre les libertés individuelles De proclamer le droit d’aimer qui nous voulons Libre de croire ou de ne pas croire Nous sommes humanistes et cela doit s’entendre dans nos choix Aucun Dieu unique en Europe Aucun panthéon devant lequel s’agenouiller. Le territoire est vaste et doit le rester Nous avons construit un continent Babel Étrange et compliqué, qui ne tient que dans cet équilibre subtil Entre indépendance et fraternité.

Cela est une ode à l’Europe, un grand poème narratif, les mots d’un écrivain pour (re)dire le sens, le besoin, la force de l’Europe. «Parce que les mots de la poésie donnent plus de chair, de muscle, parce qu’ils permettent la colère, le lyrisme, la passion, l’élan et qu’on a besoin de cela dans la construction européenne: retrouver le sens de l’ardeur.» C’est Laurent Gaudé qui s’exprimait ainsi mercredi dernier dans l’enceinte du Parlement européen à Bruxelles. Il y recevait le Prix du livre européen catégorie essai, remis par la cantatrice Barbara Hendricks.

Le Prix du livre européen en est à sa 13e édition et est décerné par un jury composé de journalistes européens sous une présidence différente chaque année. L’idée est née de Jacques Delors, ex-président de la Commission européenne, avec un objectif: recourir à la littérature pour donner envie de l’Europe.

«Nous l’Europe, banquet des peuples», paru en français, en italien et en anglais, est un texte inclassable, ni essai ni roman. L’auteur, couronné par de multiples prix littéraires dont le fameux Goncourt français, le dit lui-même: quand il a évoqué l’idée d’écrire un grand poème sur l’Europe, on l’a regardé comme un demi-fou et on l’a mis en garde contre une initiative qui ne trouverait pas de lecteurs. Et c’est tout le contraire qui s’est produit: le livre est un succès populaire, joué notamment lors du Festival d’Avignon, dans le sud de la France, devant des salles combles.

«Vous trouvez que nous vivons une période troublée? Vous sentez le souffle de l’histoire et il vous arrive d’avoir peur, de vous demander de quelle fièvre est prise notre époque? Vous vous effrayez de voir que d’un coup, l’inquiétude devient l’humeur des peuples? Pensez à Hugo et à son exil. Pensez à Garibaldi qui a traversé l’Atlantique, s’est battu au Brésil, en Argentine, en Uruguay. Le «Héros des deux mondes» épuisé d’une vie de blessures, qui continue jusque dans ses vieux jours et lutte encore à Dijon, à l’âge de soixante-quatre ans, alors qu’il peine à monter sur son cheval. Il n’y a pas d’époque paisible.»

C’est la thèse de Laurent Gaudé: il ne faut pas sous-estimer les difficultés actuelles, mais il faut prendre du recul par rapport à celles-ci. Raconter l’histoire européenne en partant de loin peut faire apparaître un certain nombre de choses. «En faisant tout ce travail», nous explique-t-il, «j’ai par exemple pris conscience qu’aucune génération n’avait connu une vie tranquille par rapport à la question européenne. Toutes les générations ont connu des épreuves et parfois même pour certaines des séries d’épreuves. Rien que prendre conscience de cela peut, je crois, procurer un peu de sérénité.»

Laurent Gaudé en appelle à Camus, qui, dans sa «Lettre à un Allemand», plaide pour continuer à construire l’Europe dans le vent de l’intelligence. Il en appelle à la jeunesse: «Depuis si longtemps nous sommes citoyens de l’ennui. Jeunesse! Jeunesse! Il nous faut ton sursaut.» Il en appelle aux écrivains: «Le populisme met à mal notre ardeur européenne. Nous avons une carte à jouer, nous autres écrivains, en continuant ensemble l’épopée européenne, avec le bruit, la fureur, le tourment, le souffle et l’élan.» Son souhait? Que ses «collègues» complètent le récit entamé. «Nous, l’Europe» ne serait ainsi qu’un poème inachevé en attente d’autres voix, venues d’Italie, d’Espagne, de Pologne «pour qu’un jour peut-être un grand texte naisse, nourri de plusieurs feux qui s’éclairent, se répondent et s’enrichissent».

On a envie de dire «chiche», en relayant l’exhortation finale de ce «Banquet des peuples»: Venez Dépêchez-vous Fracas et utopie Apportez tout avec vous. Que l’Europe redevienne l’affaire des peuples. Ce sera heureux. Approchez / Chauffe Tourne / Comme à l’origine Mais non pas de vapeur sueur, cette fois Non, de rage et d’idées. Chauffe, tourne. C’est cela que nous voulons Que l’ardeur revienne. Que l’Europe s’anime Change Et soit À nouveau Pour le monde entier Le visage lumineux De l’audace De l’esprit Et de la liberté.»

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