Et si on centralisait la RTS à Genève!

Chronique

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A peine sortie (indemne) de la campagne No Billag, voilà que la SSR affronte une mini-tempête politique. Sa décision de déménager les services d’actualité de la RTS de Genève à Lausanne et, surtout, la radio alémanique de Berne à Zurich, s’est heurtée à un parlement désapprobateur. Au cours de sa session de juin, le Conseil national a adopté à une écrasante majorité pas moins de cinq initiatives d’origines partisanes très diverses. Au nom du fédéralisme, de la cohésion nationale et d’une présence équilibrée de la SSR dans les régions du pays, les parlementaires ont condamné le plan d’économies concocté par le Genevois Gilles Marchand, directeur de la SSR, et ses équipes. Gouvernements et poids lourds des deux cantons lésés ont aussi fait monter la pression. Premiers résultats la semaine dernière: la SSR renonçait pour bonne partie au déménagement de la radio de Berne à Zurich.

De quoi calmer les ardeurs des politiques qui, après s’être largement mobilisés contre l’initiative No Billag lancée par l’UDC, sentaient trahis par le grand média public. Le «tout à Zurich» a fini par fâcher toute la Suisse alémanique même si au départ, la cause se voulait vertueuse: centraliser, afin de réaliser les 100 millions d’économies promises par le directeur de la SSR.

«Mieux vaut faire des économies dans les murs qu’en taillant dans les programmes et les gens». La profession de foi du réformateur Gilles Marchand, reconnu pour son pragmatisme et un talent relationnel certain, semblait inattaquable, aussi bien par les employés que par des défenseurs d’un service public plus efficient. C’était sous-estimer, une nouvelle fois, l’attachement à ces médias audio-visuels nationaux qu’avait déjà prouvé le rejet massif de l’initiative No Billag au printemps 2018. Cette fois, il ne s’agit plus de sauver le principe même de service public, mais bien la manne financière et les bénéfices médiatiques qui en découlent. Pour Berne et Genève, le départ (partiel) de la radio SRF, respectivement de la RTS, signifierait la disparition de centaines d’emplois. Et, plus grave peut-être, une perte de visibilité et d’influence en raison d’un engagement médiatique allégé dans ces régions.

Concentrons-nous un instant sur la Suisse romande. La double implantation à Genève et Lausanne de la Télévision et de la radio assure une couverture équitable de l’ensemble des régions romandes les plus peuplées. Les nouvelles technologies rendent parfaitement viables et fluides toutes les formes de travail et de diffusion à distance. Il n’en reste pas moins que l’implantation géographique d’une rédaction et de sa direction est déterminante pour le traitement de l'information. Les sujets et acteurs alentours sont mieux couverts que les communautés plus lointaines. Un effet d’attraction quasi naturel. Les lois de la proximité sont aux médias ce que la loi sur la gravité est aux planètes. Et cela est particulièrement vrai dans cette Suisse fédéraliste où les spécificités cantonales et micro-identités sont puissantes. On ne fait pas la même radio/tv si elle est pilotée de Genève, Zurich, Berne ou Lausanne.

Centraliser toute l’actualité RTS sur le campus de l’EPFL, synonyme d’innovation, dans une newsroom de rêve grâce à la modularité d’un bâtiment iconique peut être séduisant, particulièrement en terme de marketing. Séduisant mais pas suffisant. Ainsi la «newsroom de rêve» (concept devenu quasi «magique») accueillant «Le Temps» et «l’Hebdo» qui laissait espérer les synergies les plus rentables, n’abrite plus que le premier cité.

Lorsque les projets immobiliers deviennent moteurs des projets éditoriaux et des économies, ce n’est pas toujours bon signe. Dans le cas de la RTS, la réflexion sur son offre médiatique dans quatre, cinq ou dix ans n’est pas aboutie. Or, elle aura un impact sur les modes de production, les moyens mis en oeuvre et leur localisation. Il serait également éclairant de comprendre dans le détail l’avantage financier lié à la construction d’un centre média à l’EPFL estimé à 115 millions de francs.

Ne préjugeons de rien. L’affaire est complexe. Il est pourtant une certitude: pour Genève, le départ de la RTS constituerait une perte lourde. Deuxième ville du pays après Zurich, siège de l’ONU en Europe et de 37 organisations internationales, capitale bancaire et horlogère, Genève n’aurait plus un seul média complet établi sur son sol, sauf les agiles mais petites Radio Lac et Léman Bleu. Comment comprendre qu’une cité au rayonnement, à l’envergure et à la prospérité de Genève se transforme progressivement en désert médiatique?

Si Berne a obtenu gain de cause, on peut espérer que Genève parviendra aussi à faire entendre sa voix. Gilles Marchand connaît bien ces questions croisant identité et communication. Un peu trop peut-être. Son lien avec Genève peut rendre délicate, voire suspecte, une défense trop affirmée des intérêts du bout du lac. Imaginons, ne serait-ce qu’un instant, que la SSR décidait de rapatrier la radio dans la Tour! Il provoquerait un tollé majeur en terres vaudoises. Mais pourquoi pas, au fond? Vu de Genève, ce serait un scénario parfait pour éviter de se retrouver isolé à l’extrême ouest du pays. Pour la Suisse, l’antenne genevoise ne manquerait pas de panache. A tout prendre, ce scénario vaut bien celui d’une autre «newsrooms de rêve».

Créé: 05.07.2019, 07h07

Pierre Ruetschi

Journaliste

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