Un «Enlèvement au sérail» très intelligent

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M. Jean-Jacques Roth dans sa critique pour la «Tribune» du dernier spectacle du Grand Théâtre intitulé «Pluie de huées pour un Enlèvement au sérail sans enlèvement ni sérail» a eu des mots très durs pour cette production, à l’image de ses paroles finales: «il ne reste que fumée et, pour tout dire, une sensation d’enfumage». Place maintenant à la défense.

Révolutionnaire pour Genève cette absence de sérail? Que nenni. Ouvrons le livre de souvenirs. Dans sa critique de la production de Dieter Kaegi de 1996 et reprise en 2000, Sylvie Bonier dans son article pour la «Tribune» avait fait une critique robespierrienne du spectacle, coupant la tête de la directrice d’alors, Mme Renée Auphan, coupable de sacrilège: elle avait toléré que le sérail devienne un navire à vapeur avec le Pacha comme capitaine. En 2011, la production de Mira Bartov transposait l’œuvre dans l’univers de James Bond avec un Pacha en Doctor No et le chérinet Belmonte en costume blanc. Cela avait été une soirée interminable compte tenu du vide tant émotionnel qu’intellectuel de la production.

Rappelons ensuite, qu’à une exception près, toutes les productions coupent 50 à 75% du texte autour de la musique de Mozart, voire écrivent même des textes complémentaires ou de remplacement. En effet, jouer le texte intégral porterait le spectacle à plus de trois heures et cela sans compter les pauses. Supprimer complètement le texte existant n’est donc pas si choquant que cela. Par contre la prise de risque se trouve démultipliée.

Prise de risque qui semble être la marque de fabrique du nouveau directeur du Grand Théâtre, M. Aviel Cahn. Lors de ses trois productions inaugurales («Aida» étant une production invitée), «Einstein on the Beach», «Les Indes Galantes» et maintenant cet «Enlèvement au sérail», le directeur a choisi de grands metteurs en scène capables de nous proposer une forte expérience théâtrale et à faire en sorte qu’en 2020 face au mur d’images tièdes d’Instagram à Netflix en passant par la télévision, le spectacle vivant soit un moyen de nous sortir de notre zone de confort.

Et c’est ce que réussit à faire le metteur en scène Luk Perceval dans cet «Enlèvement» où il n’y a pas un seul élément gratuit. C’est un très grand travail théâtral qui a parfaitement assimilé la thématique du texte écrit par l’auteure turque Asli Erdogan, avec ce complexe miroir de la vie, où les vieux se projettent dans les jeunes et revoient le monde de leur jeunesse, tandis que les jeunes regardent un peu épouvantés la vieillesse et la destruction par le temps des espoirs et sentiments qu’ils sont justement en train de chanter. C’est donc beaucoup plus complexe et intéressant que de simples doubles.

C’est très intelligent et colle parfaitement bien à notre époque tout en respectant Mozart car cette mise en scène met la musique en valeur d’une manière qui nous la rend incroyablement moderne. Et cette réussite est aussi due à Fabio Biondi qui arrive à donner une sonorité quasi baroque à l’OSR, avec cet allègement et vivacité dans le jeu qu’a apporté ce spécialiste de l’interprétation de la musique historiquement informée et on a senti combien les musiciens de l’orchestre se sont régalés en s’éloignant du Mozart lourd, lent et empâté de trop d’interprétations traditionnelles.

D’ailleurs en tant que spectateur nous avons eu la chance depuis le début de la saison de n’avoir que d’excellents chefs d’orchestre. On doit par contre être beaucoup plus réservé sur la partie vocale. Il reste encore beaucoup de travail pour remonter le niveau du chant. Il suffit de se rappeler qu’en 2000 c’était Natalie Dessay qui chantait Konstanze.

La musique, les sentiments exprimés par Mozart sont donc totalement présents, mais plutôt que d’être simplement illustrés par quelques jolies images, ce qui est joué et chanté est mis en relation avec des éléments beaucoup plus dérangeants pour le spectateur puisque nos jeunes et beaux chanteurs deviendront un jour des vieux. Or nous n’aimons pas voir la vieillesse sur scène. C’est inconfortable; cela nous rapproche trop, non seulement de la mort, mais aussi des milles et une indignités que nous devons subir au fur et à mesure que nos capacités intellectuelles et physiques déclinent. Et cela est d’autant plus inacceptable dans nos villes européennes dominées par l’idéologie des bobos qui se rêvent toujours jeune, toujours en bonne santé.

Luk Perceval a donc montré une face cachée de cette œuvre de Mozart et semble-t-il une minorité y aura été sensible tandis qu’une majorité l’aura rejetée. Mais il faut reconnaître que l’on ne s’est pas ennuyé une seule seconde et qu’il se passe quelque chose de fort durant une heure cinquante sur la scène de la place Neuve avec cette production digne des meilleurs spectacles du Festival de Salzbourg. À Salzbourg où justement un des plus grands scandales a eu lieu autour d’un «Enlèvement» proposé par le metteur en scène franco-palestinien François Abou Salem en 1997. Mark Minkowski à la baguette de cette production – et qui arrive pour diriger «Les Huguenots à Genève» – pourrait raconter la première de cette production constamment interrompue par des huées et des cris, dans une ambiance électrique face à une relecture jugée radicale de l’œuvre mais qui, pour l’auteur de ces lignes, était une vision émouvante, réaliste et juste de celle-ci. Des termes qui s’appliquent aussi à cette production genevoise totalement différente de celle de Salzbourg, qui elle entre-temps est d’ailleurs devenue une des références dans la mise en scène de cet opéra.

C’est le moment ici d’ailleurs de remercier ceux qui, n’ayant pas aimé la proposition présentée, ont attendu la fin du spectacle pour huer et n’ont donc pas perturbé le spectacle.

À l’opposé en 2015 Martin Kusej au Festival d’Aix-en-Provence n’avait recherché que des images chocs en imaginant que le sérail était un camp de Daech et en décapitant nos héros à la fin du spectacle. Mais entre-temps il avait aussi décapité Mozart. Il n’y avait pas grand-chose à sauver de ce désastre.

Plus proche de nous qui a oublié les mises en scène d’Olivier Py et le chahut qui accompagnait chacune de ses premières? Or quelques années plus tard, lorsque pour la fin de son mandat M. Jean-Marie Blanchard avait reprogrammé la trilogie du Diable, on ne voyait plus que la force de ces mises en scène et les polémiques avaient disparu.

Aujourd’hui M. Cahn est dans une position très inconfortable car il hérite d’un Grand Théâtre qui ne fait plus salle comble. L’ère d’un théâtre remplit à 90% par des abonnés de saison est révolue et il doit maintenant travailler pour retrouver un public. Et ce ne sera pas chose facile. Même «Aida», œuvre hyper-populaire et dans une mise en scène traditionnelle n’a pas rempli le théâtre. Il semble que les représentations du Met au cinéma avec son lot de vedettes comble déjà une partie de ce type d’attente. De plus aller dans cette voie ce serait rendre artistiquement insignifiant le théâtre, ce qui pourrait à terme le voir disparaître n’ayant plus de fonction dans la cité.

Avec la sensibilité de sa génération, M. Cahn doit accomplir ce qu’ont réussi Serge Dorn à Lyon et Peter de Caluwe à La Monnaie de Bruxelles dont les salles sont remplies de spectateurs qui attendent de ses metteurs en scène qu’ils les emmènent vers des rivages inconnus. Ceci ne signifie pas pour autant la disparition de productions plus traditionnelles. «La Cenerentola» en mai, mise en scène par Laurent Pelly – dont on se souvient de la réjouissante récente production de «Viva la Mama» – sera vraisemblablement l’occasion de réunir grands et petits.

Il faut maintenant donner à M. Cahn le temps nécessaire de reconquérir un public qui sera ouvert et curieux, qui demandera à être surpris et à sortir des sentiers battus. Lors de ses trois premières productions il a affiché l’ambition de faire de Genève un des grands centres européens du monde de l’opéra d’aujourd’hui. Cela implique d’aller contre les idées reçues, de remettre en question nos certitudes sur une œuvre, de la questionner.

Luk Perceval n’a pas trahi Mozart mais il l’a éclairé d’un jour nouveau. Il se passe donc quelque chose de fort et d’important à la Place Neuve qu’il ne faut pas rater. En sortant de chacun de ces spectacles on a envie de s’attabler autour d’un verre et de discuter ce que nous avons vécu. Peu importe que l’on été agacé ou séduit par la proposition, force est de constater que pendant quelques heures notre train-train quotidien est bouleversé, que nous nous retrouvons face à des émotions et à des réflexions inhabituelles. En nous racontant une histoire, comme dans cet «Enlèvement» – qui n’est qu’une proposition face à l’inépuisable richesse de cette grande œuvre occidentale – l’Art à ce niveau ne parle en fait que de nous. Venez au Grand Théâtre. Si la musique n’avait jamais quitté ce lieu, le théâtre, le Vrai théâtre, est de retour.

Créé: 28.01.2020, 10h28

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