L’égoïsme d'État, vertu économique?

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Abdoul, nommons-le ainsi, est un aide-soignant souriant, dynamique et efficace. Son salaire, correct, lui permet d’envoyer un peu d’argent à sa famille. Mais il aimerait aussi, au lieu de continuer de payer un loyer élevé, s’acheter un petit studio, ce qui lui reviendrait bien moins cher. Et lui permettrait de réaliser son rêve: celui de fonder un jour, au Burkina, un centre de formation pour les jeunes de sa région. En revendant le studio le moment venu, il en aurait les moyens. Malheureusement, même loin du centre, les prix de l’immobilier lémanique restent hors de portée. Sans compter que les banques ne sont pas prêtes à lui accorder tout le crédit nécessaire.

Des situations de ce genre, il en existe sans doute beaucoup, qui nous apprennent trois choses. Primo, les «migrants économiques», comme on les appelle, débordent d’énergie, de projets et d’envie de se perfectionner. En à peine trois générations, Abdou est ainsi passé du village de brousse, où son grand-père lui avait appris à se méfier des Blancs «qui arrachent les dents avec une tenaille», à un emploi stable dans l’un des deux ou trois établissements hospitaliers universitaires de soins aigus les plus importants de Suisse. Alors que, gamin, la seule vue du sang le terrorisait et qu’il s’était juré de se tenir quand il serait grand le plus possible à l’écart de tout ce qui ressemblerait à un hôpital.

Deuzio, sans l’apport de ces travailleurs venus parfois de loin, nos systèmes médico-sociaux se trouveraient dans l’incapacité totale de répondre aux besoins actuels, et a fortiori futurs, découlant de l’évolution démographique. On a longtemps voulu nous faire croire que le véritable intérêt du pays tenait au contrôle serré de l’immigration, et que c’est grâce au maintien d’une stricte indépendance à l’égard de toute influence étrangère qu’il était parvenu à accéder au niveau de vie élevé qui est le sien. Cette sorte d’égoïsme d’État, faite de fermeture aux autres, est en réalité un piège. Car toutes les études montrent que les pays les plus ouverts à l’immigration (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni) sont au contraire ceux qui dans la durée affichent les taux de croissance les plus soutenus. Or, sans croissance, impossible de maintenir à flot des régimes de prévoyance débordés par le vieillissement et durement frappés par la chute des taux d’intérêt. La conjonction de ces deux phénomènes a des effets dévastateurs sur le financement des retraites. Aux États-Unis par exemple, qui ne sont pourtant pas le pays le plus mal loti à cet égard, la facture pour les seuls employeurs du secteur public a été multipliée par trois depuis 2001, et absorbe désormais plus de 16,5% de la masse salariale.*

Enfin, n’en déplaise à la gauche, la preuve est faite qu’il existe dans ce pays, et singulièrement à Genève, une très large demande insatisfaite de logements en pleine propriété, bien au-delà de celle émanant des seules classes aisées. Au motif complètement détaché des réalités de «répondre aux besoins de la classe moyenne», on ne ferait, en augmentant encore la part des logements locatifs au détriment de celle des logements en PPE, qu’aggraver le déséquilibre existant. Ce dont ce canton a besoin, ce ne sont pas des LUP, mais des appartements, qu’ils soient petits, moyens ou grands, à la portée des bourses de nombreuses familles souhaitant accéder à la propriété. La fenêtre des taux hypothécaires historiquement bas se refermera un jour, et si l’on n’en profite pas à présent, on aura laissé passer une occasion unique de répondre, sans douleur, à l’un des principaux besoins sociaux.

* Cf. «The Economist» du 16 novembre

Créé: 25.11.2019, 20h06

Marian Stepczynski

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