Égalité des sexes: il est temps de changer de modèles

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Ce sont des mots, une atmosphère, des regards, des gestes comme de couper la parole, de regarder ailleurs lorsqu’une femme prend la parole. Je fus élue au Grand Conseil du Canton de Genève et par la vertu d’un tournus arrangé entre partis politiques je fus au début de ma prise de fonction chargée d’un important rapport de majorité d’une importante commission. La réaction d’un député, un vieux routard, expérimenté et respecté, réaction exprimée haut et fort, fut la suivante: «Au moins nous aurons une charmante rapporteuse!»

Je suis une politicienne et comme telle j’ai publiquement revendiqué une part de pouvoir politique. J’ai dû constater qu’une femme positionnée en haut de l’échelle de la prise de décision bouleverse de par son statut le partage traditionnel des rôles entre femmes et hommes. Elle contredit le mythe d’une femme douce et passive et pour cela elle est punie. On m’a surnommée «Cruella», ma collègue au Conseil d’État «Pol Pot». On suggère ainsi qu’il s’agit de personnes sans scrupules et sans égards. On démonise. On décrédibilise.

Pendant des siècles on ne nous a proposé que des destins de dominées, de blessées

Les inégalités sexuées se voient dans l’ensemble des sphères de la vie: la formation, l’emploi, les tâches domestiques, les loisirs, la sexualité. Les statistiques montrent que 75% des hommes contre 63% des femmes exercent une activité professionnelle, que 84% des hommes travaillent à plein temps contre 41% des femmes, que les salaires des hommes sont de 15% supérieurs à ceux des femmes dans le secteur privé. Leurs emplois sont moins stables et moins bien payés. Les femmes ne représentent que 47% des employés dans les métiers spécialisés et techniques. Seules 35% des positions de leadership sont occupées par des femmes.

Je suis là pour dire combien je suis reconnaissante aux personnes qui se sont engagées pour donner de la visibilité aux inégalités qui nous touchent et pour tenter d’y apporter remède. Notre histoire est jalonnée de femmes indomptables, créatrices, de femmes guerrières. Elles se sont battues pour le droit de vote des femmes, c’était en 1971; pour introduire dans la Constitution suisse un article sur l’égalité, c’était en 1981. En 2005 enfin, il nous a été concédé une sorte d’assurance maternité. Combien de patience, combien de fois a-t-il fallu remettre l’ouvrage sur le métier avant que l’on nous reconnaisse quelques droits. Sur le plan international, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes est adoptée en 1979. En presque quarante ans d’existence, elle est devenue une référence.

Reste que, dans tous les champs sociaux les hommes demeurent dominants. Le masculin dans ses activités et dans ses expressions est toujours connoté plus positivement que le féminin. En 1675, le Père Bouhours n’affirmait-il pas que «lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte». Le pouvoir s’exerce toujours dans un sens déterminé. Il s’exerce toujours dans le même sens. Aujourd’hui encore.

La libération actuelle de la parole sur le harcèlement sexuel démontre qu’à l’échelle de la planète, les femmes restent confrontées à des situations qui bafouent leurs droits et qui trouvent leur cause dans le fait que le contexte social reste caractérisé par une répartition asymétrique des pouvoirs entre les femmes et les hommes. La violence à l’encontre des femmes reste pandémique, qu’il s’agisse de violences physiques ou sexuelles, de violences domestiques ou de violences commises dans le cadre de conflits armés. Or, ce que nous voyons après le choc mondial créé par l’affaire Weinstein, c’est qu’une femme a eu le courage de parler, puis dix, puis des millions qui expriment leur révolte. Partout, et qui disent que la violence contre les femmes est une tragédie silencieuse, quotidienne, que toutes nous avons vécue ou que nous vivons encore. À chaque seconde ou presque, une femme est victime de harcèlement, de viol ou succombe à des violences. Des études révèlent que les femmes de 14 à 55 ans risquent davantage de mourir des suites d’un viol ou de violences domestiques que d’un cancer, d’un accident de voiture ou encore du paludisme.

La Suisse n’est pas épargnée: les sondages parlent d’une femme adulte sur trois qui aurait été victime de violences physiques ou sexuelles. Pourtant, il a fallu attendre les années 90 pour que le Code pénal suisse punisse les viols dans le mariage et plus longtemps encore, en 2004, pour que la violence domestique soit un délit officiel. Il n’existe aucun pays dans le monde où les femmes et les hommes bénéficient de l’égalité de statut ou de chances. La violence contre les femmes est un phénomène mondial résultant d’une situation d’inégalité profonde et l’une de ses manifestations les plus graves. La violence contre les femmes est une violation des droits humains d’une indéniable portée politique. Elle doit être reconnue comme telle.

Mesdames, la parole se libère, les faits et les chiffres sont effarants. Pourtant un discours se propage. On parle de malaise des hommes, des excès des féministes, on se vexe du terme de porc présent sur les réseaux sociaux et qui réduirait les hommes à une caricature. L’identité mâle serait pervertie par la montée de l’égalité. Ces doutes, ces interrogations sont parfois aussi portées par des femmes. Ne nous leurrons pas, elles visent, je parle des doutes et des interrogations, surtout à maintenir les rapports de pouvoir d’aujourd’hui entre les femmes et les hommes. Elles visent à maintenir le statu quo.

Mesdames, nous célébrons aujourd’hui le 30e anniversaire de la création du Bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques. Les fêtes sont des jalons sur la voie du succès: ce sont des moments où le temps s’arrête, où nous tournons notre regard vers le passé, où nous constatons avec fierté que notre action commune a fait progresser la cause. Nous y puisons de nouvelles énergies pour poursuivre notre action commune. Car nous savons que notre quête de justice, d’égalité des chances et de démocratie est loin d’être achevée et que nous ne devons pas relâcher l’effort.

Pendant des siècles on ne nous a proposé que des destins de dominées, de blessées. De belles princesses endormies. Il est temps de changer de modèles. Sinon, nous pourrions craindre que la route soit encore longue avant que le Bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques ne devienne inutile.

* Discours prononcé à l’occasion du 30e anniversaire du Bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques

Créé: 08.12.2017, 13h46


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