Les grands Etats occidentaux voient-ils ou non dans la Russie un ennemi?

Face-à-faceGuy Mettan vient de publier un livre sur «la russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne». Selon lui, l’Occident n’a pas attendu l’URSS et Poutine pour se méfier de la Russie. Un avis qu’un autre auteur suisse, Alain Delétroz, ne partage pas.

Le dessin d'Herrmann du 5 mai 2015.

Le dessin d'Herrmann du 5 mai 2015. Image: DR

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Un discours vieux de deux siècles

Par Guy Mettan, directeur du Club Suisse de la Presse

Depuis Napoléon, le discours antirusse est toujours le même: la Russie est une ennemie, elle est expansionniste, elle veut nous envahir. Son tsar, son leader, son président sont des tyrans, des despotes qui ne rêvent que d’asservir leur peuple et les peuples voisins. Poutine est un kleptocrate, un corrompu, un espion, un autocrate, un homophobe, un Staline, un Hitler, un envahisseur, une menace pour le genre humain et pour l’innocente et paisible Europe.

Ce discours, qu’on pourra sans doute lire sous la plume de mon contradicteur, est inlassablement répété par les dirigeants et les médias dominants en Europe depuis deux siècles pour une seule et unique raison: il sert à justifier les agressions et les invasions que les Européens, et aujourd’hui les Américains, mènent contre la Russie depuis le schisme religieux de 1054. Invasions allemandes avec les Chevaliers teutoniques, suédoises en 1240 et 1712, polonaises en 1612 et 1919, française en 1812, anglaise en 1853, allemandes en 1914 et 1941, américaines et européennes avec l’extension de l’OTAN après 1990, l’attaque géorgienne en 2008 et le putsch ukrainien de février 2014.

Pendant ce temps, la Russie a aidé l’Europe à se libérer de la tyrannie napoléonienne et du joug nazi au prix de millions de morts. Sans le sacrifice des Russes, l’Europe vivrait sous le régime SS. Et en 1990, elle fut le seul empire qui ait décidé de s’autodétruire sans effusion de sang. Et c’est encore la Russie qui accueille Edgar Snowden, le courageux dénonciateur des turpitudes totalitaires de l’espionnage américain. Et après cela, c’est la Russie qui serait expansionniste!

Quant à la démocratie, quelles leçons les Etats-Unis et l’Europe pourraient-ils donner à la Russie, eux qui se vautrent devant un régime saoudien qui asservit les femmes, décapite les homosexuels et finance le terrorisme islamiste?

Dans mon livre, je montre comment les grands Etats occidentaux ont construit le récit antirusse et cherché à salir les dirigeants russes pour les discréditer afin de justifier leur propre agressivité. France, Grande-Bretagne, Allemagne puis Etats-Unis ont tour à tour voulu s’emparer des richesses russes ou empêcher la Russie de les concurrencer dans l’exploitation coloniale de l’Asie, de l’Afrique et du Moyen-Orient.

Aujourd’hui, le conflit se focalise sur l’Ukraine, considérée par les géopoliticiens américains et les stratèges de l’OTAN comme le dernier maillon à conquérir pour casser la puissance russe en Europe. Presque tous les experts, les dirigeants politiques et les journalistes qui dénigrent la Russie aujourd’hui travaillent pour ou sont proches de l’OTAN et des think tanks américains. En matière de pluralité de l’information, il y a mieux.

Lire «Russie-Occident, une guerre de mille ans» par Guy Mettan, Genève, 2015, Ed. des Syrtes.


L’Occident n’a jamais été antirusse

Par Alain Délétroz, Geneva Center for Security Policy

Est-il raisonnable d’affirmer que l’Occident est antirusse et qu’il n’a de cesse de traîner Moscou dans la boue? La politique de Vladimir Poutine aujourd’hui irrite et, certes, fait naître un discours très critique dans les médias des démocraties, mais l’Occident serait-il pour autant antirusse? Non! Cette affirmation n’a tout simplement aucun fondement historique.

La France, par exemple, a toujours été bien plus méfiante des visées de l’Angleterre que de celles de son allié russe. Et réciproquement! Durant les deux guerres mondiales, les démocraties occidentales se sont bien battues aux côtés des Russes contre les Reich allemand et autrichien, et non l’inverse.

Après la chute du communisme, la préoccupation essentielle des grandes chancelleries occidentales a été d’éviter l’humiliation de la Russie. 1996: la Russie est invitée à rejoindre le Conseil de l’Europe alors qu’elle mène une guerre féroce en Tchétchénie. 1998: elle est admise au sein du très sélect groupe des pays les plus industrialisés, le G7 qui se rebaptise G8, alors que l’économie russe pèse moins sur la balance mondiale que celle de la Suisse.

Dès 1994, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis poussent l’Ukraine et le Kazakhstan à remettre à Moscou leurs armes nucléaires héritées de l’Union Soviétique. En échange, ils se portent garants avec Moscou de l’intégralité territoriale de ces deux pays. N’est-ce point là une marque de confiance profonde dans le statut de grande puissance de la Russie aux dépens de ses voisins? L’Ukraine a bien remis ses missiles; quant au respect des garanties signées par la Russie, l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass parlent d’elles-mêmes...

Le discours anti-occidental en Russie, en revanche, a pris une ampleur et une virulence inégalées avec le retour de Vladimir Poutine à la présidence en 2012. Le président russe n’a de cesse de vilipender les démocraties, qu’il voit comme une menace à son pouvoir. Il envoie ses avions de chasse vers les espaces aériens baltes ou portugais, comme au plus beau temps de la guerre froide. Sa formulation du concept «d’un monde russe» à défendre, non défini, met à mal la stabilité eurasienne: tous ses voisins qui abritent des minorités russophones se sentent désormais menacés. Le danger pour notre sécurité collective réside dans cette idéologie nouvelle et dans cette agressivité assumée. Prétendre le contraire est aveuglement.

Lire: «Russie, les Cendres de l’Empire», par Alain Délétroz, dans la collection Ame des Peuples des éditions Nevicata, Bruxelles 2014. Alain Délétroz est cadre dirigeant en résidence du Geneva Center for Security Policy à Genève et chercheur associé du think tank européen FRIDE à Madrid.

Créé: 04.05.2015, 17h49

Guy Mettan, directeur du Club Suisse de la Presse

Alain Délétroz, Geneva Center for Security Policy

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