Les crises dessinent les frontières de l'UE. Et c'est tant mieux!

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L’Europe? Quelles frontières? La question embarrasse depuis longtemps. Les dirigeants européens eux-mêmes se refusent obstinément à délimiter les contours de leur Union. Demander à un Européen où s’arrête le territoire de l’UE, c’est à coup sûr susciter la confusion. Et quand il s’agit de faire jouer la solidarité européenne, on trouve vite des raisons de ne pas trouver son voisin «acceptable». Sauver la Grèce, berceau de la démocratie et la maintenir dans la zone euro? On hésite, on tergiverse avant d’accepter le prix. L’Ukraine qui veut s’émanciper de la tutelle russe? Quand Moscou tonne, Bruxelles minaude. La Grande-Bretagne, qui vote en juin sur une possible sortie? C’est la voix d’Obama qui couvre toutes les autres. La Turquie qu’il fallait absolument intégrer pour faire rempart à l’Orient compliqué? Une fiction désormais entretenue sans plus de conviction.

La brèche grecque et la Turquie refouloir

Disons-le tout net, ces crises qui ont secoué et meurtri l’Europe ont au moins eu l’avantage d’avoir posé la question des frontières. Et de dissiper des incertitudes géographiques. Avec le conflit syrien, la Grèce est apparue comme la brèche où s’engouffrent les victimes de l’impuissance occidentale. Et la Turquie, à la faveur d’un accord peu glorieux, comme l’antichambre où renvoyer des migrants indésirables. L’actualité venait de préciser la frontière au sud. Avec la crise ukrainienne, une autre limite était mise à l’Est. Au son du canon. Avec le référendum britannique, on saura si notre «petit cap de l’Asie» conserve un de ses deux appendices îliens en sa totalité. Ce que les dirigeants n’ont pas voulu affirmer, l’Histoire en marche l’impose, l’inscrit dans les faits et parfois dans les chairs.

Bruxelles, un petit Moscou pour les pays de l'Est

Du temps de la guerre froide, l’Union butait contre le rideau de fer. C’était clair. Le mur de Berlin est tombé et c’est un nouvel horizon qui s’est ouvert: celui des retrouvailles à l’Est. A l’Est, mais jusqu’où? Sûres de la supériorité de leur modèle, les démocraties de l’Ouest ont cru que ces pays allaient naturellement se couler dans le moule. C’était oublier que leur hantise de l’Empire a développé chez eux un nationalisme farouche, qui regarde Bruxelles comme un petit Moscou. Et que la démocratie reste un long apprentissage. La Commission en est désormais réduite à tancer la Hongrie, et maintenant la Pologne, qui s’éloignent des «standards européens».

Pas de gardien dans l'immeuble européen

A l’occasion de la crise migratoire, les citoyens du Vieux-Continent découvraient que les portes de leur maison commune étaient grandes ouvertes. Pas de gardien dans l’immeuble. Chacun s’est alors enfermé dans ses appartements, oubliant nos traditions d’asile. Des esprits s’en inquiètent. D’autres s’en félicitent. Dans la crainte de perdre son âme ou son identité. Quoi qu’il en soit, la méfiance s’est installée. L’anxiété même, nourrie par le terrorisme. Dès lors, c’est à l’intérieur de l’UE que l’on a monté des murs, oubliant la libre circulation des hommes et des marchandises, pourtant au cœur du projet européen. Montant des barrières, déroulant des barbelés, les pays d’Europe se sont refermés. Les accents rugueux du nationalisme se font entendre partout. Même dans les pays qui ont connu les affres d’une idéologie porteuse de guerre.

Sans frontière, pas de cohésion, ni de projet possible

Depuis les années 90, l’élargissement précipité et sans limites de l’Europe en a dilué les vertus. Sans avoir lu «Eloge des frontières» de l’écrivain et philosophe français Régis Debray, on pouvait se douter que le flou entretenu sur les frontières allait finir par dissoudre l’idée européenne. Sans frontière, il n’y a ni dedans ni dehors. Il n’y a ni cohésion ni projet possible. Sans carte, il n’y a pas de territoire. «Un peuple, c’est une population, des contours et des conteurs», écrit Régis Debray. Faut-il se résoudre à ce que l’Europe ne soit plus qu’une destination et un mirage pour des Africains, espérant une vie meilleure?

La Suisse, une possible inspiration

Sur la carte de l’Union, la Suisse apparaît comme une pièce manquante au centre du puzzle. Elle n’est pas membre de l’UE, mais elle a une expérience à partager. Rompu à l’entregent diplomatique, au droit humanitaire, au multilinguisme, au fédéralisme et à la démocratie directe, notre pays pourrait aider l’UE à se retrouver. Un Suisse à la tête de l’OSCE n’a-t-il pas apaisé les tensions en Ukraine, en respectant la Russie quand l’Europe la méprisait? Les agences internationales et ONG de Genève ne jouent-elles pas leur rôle dans les camps de migrants en Turquie et ailleurs? La Suisse aurait aussi pu dire au Royaume-Uni qu’un référendum peut être contraire aux intérêts économiques d’un pays: l’initiative fédérale du 9 février contre l’immigration de masse l’a démontré. Elle pourrait aussi inspirer les pays candidats, notamment à l’Est, qui ont du mal à remplir les exigences de Bruxelles par la voie bilatérale que Berne maîtrise depuis longtemps.

En fixant, une fois pour toutes, ses confins et en cherchant l’inspiration en son centre, l’Europe retrouverait sans doute de la cohérence et un projet.

Olivier Bot Responsable de la rubrique Monde de la «Tribune de Genève»

(TDG)

Créé: 09.05.2016, 17h11

Olivier Bot, responsable de la rubrique Monde de la «Tribune de Genève»

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